Chine ancienne

L'armée immortelle de l'empereur Qin

Portrait de l'empereur Qin, XIXe s., Londres, British MuseumTyrannique, sanguinaire, mégalomane... Qin Shi Huangdi, premier empereur de Chine, s'est taillé une réputation qui n'a rien pour faire rêver. Pourtant aujourd'hui c'est par millions que les touristes se rendent sur ses traces à 25 km de Xi'an, dans le centre-est du pays.

C'est là en effet qu'il avait décidé de se faire construire un tombeau extraordinaire, capable de le protéger jusqu'à la fin des temps. Vingt quatre siècles plus tard, l'homme qui ne craignait que la mort n'est toujours pas réapparu, mais l'armée qui devait l'accompagner dans son voyage vers l'éternité a commencé à sortir doucement de terre.

Isabelle Grégor

Tombeau de l'empereur Qin - Vue de la fosse n°1 (Photo : Gérard Grégor, 2015)

Un coup de pioche bien chanceux

En cette année 1974, les paysans de la région de Xi'an commencent à s'inquiéter : il n'a pas assez plu, les récoltes sont en danger. Il est temps de sortir ses outils et de creuser des puits. Aussitôt dit, aussitôt fait ! Les différents petits chantiers avancent vite, sauf celui de Yang Zhifa qui vient de butter sur un morceau de terre cuite.

La nouvelle remonte aux chefs du village, puis à la ville, puis à la capitale... et les archéologues arrivent enfin. Cette version officielle de la découverte, qui met en scène le petit peuple, sera largement exploitée par le gouvernement de Mao. Quoi qu'il en soit, les faits sont là : on vient de faire une des plus incroyables découvertes de l'histoire de l'archéologie. Toutânkhamon peut bien se retourner dans sa tombe !

Les premières fouilles se font à la va-vite, faute de construction venant protéger les trouvailles contre les intempéries. Ce n'est qu'en 1982, grâce à la loi sur la sauvegarde des monuments, que le site se dote des infrastructures nécessaires avant de s'ouvrir, seulement à partir de 1991, aux chercheurs étrangers. Et vu l'ampleur de la tâche, un coup de main est plus que bienvenu !

Tombeau de l'empereur Qin - Vue de la fosse n°1 (Photo : Gérard Grégor, 2015)

Des guerriers à la pelle !

C'est en effet une véritable armée qui, depuis 40 ans, sort de terre jour après jour. Ils seraient plus de sept mille à avoir accompagné leur maître dans l'au-delà. La coutume l'exigeait : le seigneur devait être entouré pour son dernier voyage de ses proches et serviteurs. Mais heureusement pour tous, Qin, qui pouvait selon la légende compter sur un million de fidèles pour mener ses guerres, n'a pas été jusqu'à ordonner la mort de tous ses soldats.

Certes, on se doute que quelques dizaines, voire centaines, de concubines ont été ensevelies quelque part, mais les hommes de guerre ont échappé à ce sort et ont été « simplement » modelés dans la terre cuite de la région. À leur côté ont été disposés divers accessoires et surtout des armes qui offrent un témoignage précieux sur l'art de la guerre à cette époque. Les épées, lances, hallebardes à crochet pour désarçonner les cavaliers, flèches et autres carreaux de bronze ont été consolidés par une couche de chrome pour les rendre indestructibles.

L'arbalétrier -  (Photo : Gérard Grégor, 2015)

On remarque surtout que les corps d'armée se sont spécialisés, avec d'un côté les fantassins, de l'autre les archets et arbalétriers.

Enfin on dénombre près de 600 chevaux sculptés, de race Prejvalski, avec leur harnachement et parfois leur char. Tous ces soldats sont disposés en ordre de bataille parfait, orientés vers l'ouest pour protéger le tombeau auquel ils tournent le dos. L'ennemi mongol n'a qu'à bien se tenir !

Quadrige de Xian - Ouvrage La Redécouverte de la Chine ancienne, Corinne Debaine-Francfort, éd. Gallimard

En rangs serrés

Ce n'est pas une, mais quatre fosses qui enferment l'armée de Qin au grand complet :

- Fosse n° 1 : les guerriers Découverte en premier, elle s'étend sur 12 000 m2. Elle est divisée en onze couloirs pavés et séparés par des murs de terre battue. Le plafond, rendu étanche par des nattes, était soutenu par des piliers en bois qui ont brûlé lors d'un pillage, brisant dans leur chute les statues en mille morceaux. S'y déploie l'infanterie appuyée par des cavaliers et chars et protégée de chaque côté par des soldats tournés vers l'extérieur, vers l'ennemi.

Tombeau de l'empereur Qin - Vue de la fosse n°1 (Photo : Gérard Grégor, 2015)

Fosse n°2 : la cavalerie personnelle de l'empereur Près de 600 chevaux, 1 500 cavaliers et palefreniers formaient ce corps d'élite.

Tombeau de l'empereur Qin - Vue de la fosse n°2(Photo : Gérard Grégor, 2015)Les animaux sont en position d'attaque, narines dilatées et oreilles attentives. Ils sont secondés d'archers et d'arbalétriers, à genoux ou debout, prêts à tirer.

- Fosse n°3 : le quartier général Un certain désordre règne dans cette fosse, comme ce devait être le cas lors de la réunion de l'état-major.

Plus âgés et d'une taille plus élevée que le reste de la troupe, ces personnages sont tournés vers l'intérieur, comme s'ils discutaient, et entourés de soldats simplement pourvus d'armes de défense.

- Fosse n°4 : la fosse mystère Soigneusement creusée, cette fosse n'a qu'un défaut : elle est vide ! Surmontant leur déconvenue, les archéologues ont cherché une explication dans la chronologie : 4 ans après la mort soudaine de Qin en 210 av. J.-C., les Han pillent le tombeau, portant certainement un coup d'arrêt définitif à l'entreprise.

D'autres fosses, plus petites, contenaient des squelettes d'oiseaux rares et de chevaux, mais aussi les corps des 114 constructeurs du mausolée et de 17 jeunes gens, certainement les enfants de l'empereur, massacrés par son successeur.

Plus loin, deux quadriges exceptionnels, en bronze et à l'échelle un et demi, représentent le convoi impérial. Composés de 7 000 pièces, les chars sont décorés de motifs de couleur et protégés par un parasol de bronze ou un toit dont la partie intérieure est encore couverte de soie.

Quadrige de Xian - Ouvrage La Redécouverte de la Chine ancienne, Corinne Debaine-Francfort, éd. Gallimard

Son portrait pour l'éternité

La grande originalité de cette découverte réside dans l'extrême variété et précision des modelages. À partir de têtes créées en séries, les artisans se sont attachés à reproduire avec finesse les caractères physiques des différentes ethnies, avant d'ajouter un couvre-chef et un des 24 types de pilosité (moustaches, boucs et favoris) indiquant la spécialité ou le grade de chacun. Ainsi les archers arborent-ils un petit chignon, légèrement incliné sur la gauche de leur crâne pour faciliter la prise de la flèche dans le carquois. Le soin porté à la création a été poussé à l'extrême : il semble en effet qu'à chaque statue corresponde un des soldats de l'époque. Leurs familles, si elles pouvaient les observer aujourd'hui, reconnaîtraient sans aucun doute les traits du visage de leurs proches ! Jeunesse, détermination, impatience... Chaque œuvre devient ainsi le véritable portrait psychologique de son modèle. Il n'y avait plus qu'à associer ces têtes, bras et mains, aux bustes travaillés par ailleurs. Le résultat est époustouflant : du haut de leur 2 mètres, ces créatures de 150 kg semblent n'attendre qu'un ordre pour reprendre vie.

Des virtuoses du détail

Grâce aux marques de sceaux retrouvées sur les statues, on peut estimer que près de 85 maîtres artisans, épaulés chacun par une vingtaine d'assistants, ont participé au projet. Une armée à eux tout seuls ! Il en fallait, en effet, de la main-d’œuvre pour parvenir à une telle minutie des détails à échelle industrielle. Outre les visages, personnalisés, les guerriers présentent des différences dans les positions mais aussi dans les armures, vêtements et même chaussures. On peut par exemple observer, sous les pieds des archers à genoux, les semelles composées de nœuds en corde pour éviter tout dérapage. Pour les cavaliers, ce sera un chapeau plat, pour éviter de le voir s'envoler en cas de course. Suivant leur grade, les combattants ont une armure en écailles ou sans décoration, une simple veste croisée ou une lourde cuirasse qui laisse apparaître écharpes, ceintures, nœuds et autres boutons brandebourg. Mais surtout on sait aujourd'hui que tous étaient éclatants de couleurs. Après avoir subi la chaleur des fours, à 1000°C, les statues étaient en effet peintes des tons les plus vifs : tunique verte, pantalon violet, molletières blanches, cuirasse brune à attaches vermillon... et pour le commandant en chef, les mains dignement posées sur son épée, des motifs multicolores !

Et dans la tombe ?

Il ne faut pas toujours faire confiance aux textes : ainsi aucun document de l'époque ne mentionnait l'existence du tombeau ! Ce n'est qu'un siècle plus tard qu'un historien chinois, Sima Qian (ou Se-ma Ts'ien), raconte dans ses mémoires ce que renfermerait le fameux tumulus de 115 mètres de haut, situé à 1,5 km de l'armée fantôme : il s'agirait en fait d'une véritable cité impériale protégée par des murailles de 8 mètres de large, avec ses espaces réservés aux concubines, aux fonctionnaires et à l'empereur lui-même. Sous une voûte imitant le ciel, les rivières auraient été de mercure et des pièges mécaniques auraient protégé les trésors enterrés. Alors qu'attend-on pour aller y jeter un œil ? Plusieurs hypothèses expliquent l'absence de fouilles : des techniques scientifiques à perfectionner, le respect dû aux morts ou simplement... la crainte de ne rien trouver ! L'empereur peut encore dormir tranquille.

Victor Segalen découvre le tumulus

« Cependant, en nous approchant du lieu qu’au village de Sin-fong un vieillard nous avait indiqué comme son emplacement, nous avions la crainte, trop souvent justifiée en Chine, d’une déception : nous attendions un quelconque tas de terre étiqueté d’une stèle moderne, un kiosque ruiné portant le nom attendu. Il n’y a pas de kiosque ni de stèle, mais il n’en est point besoin. Car, lorsqu’on découvre la montagne funéraire, on voit soudain qu’elle occupe sur le sol la même place souveraine que Che-houang-ti dans les mémoires écrits. Ce tumulus, le plus ancien parmi ceux qui sont identifiés avec certitude et ne semblent pas remaniés, est aussi le plus grand, celui dont la forme indique le plus de recherche et exprime le plus de beauté. [...] Pour la première fois, nous avons devant ce tombeau l’occasion de juger une grande figure de l’histoire chinoise par autre chose qu’une dissertation littéraire. Et l’œuvre vue ne fait qu’ajouter à la grandeur historique : alentour, la puissante montagne est contrainte au rôle subalterne. Ce n’est plus qu’un encadrement, un écran ouvert, un décor » (Mission archéologique en Chine, 1923).

Victor Segalen, photographie du tumulus de Qin, 1914, Paris, musée Guimet.

La vitrine de la Chine

Aujourd'hui, Qin ne reconnaîtrait pas l'endroit qu'il avait choisi pour son repos éternel : autour des musées, d'ailleurs fort bien organisés, s'étendent des hectares de boutiques de souvenirs, à l'ombre d'une statue géante du souverain. Il faut souvent plusieurs heures de patience pour accéder au site, pris d'assaut par les nouveaux touristes chinois. Il est vrai que l'ancien roi occupe une place à part dans l'Histoire du pays puisque c'est à lui que l'on doit non seulement la Grande Muraille mais aussi entre autres l'unification de l'écriture, de la monnaie et des lois. Chaque guerrier est donc considéré comme le symbole du pays et devient un ambassadeur à chaque voyage dans les musées étrangers, présenté comme un événement. Les fouilles, qui ont repris récemment, ne se font donc plus que de nuit pour permettre au plus grand nombre de visiter l'endroit. Les archéologues s'attachent désormais à protéger les statues après avoir vu les couleurs des premiers soldats déterrés disparaître presqu'à vue d'œil. Plus que la fin des recherches et l'ouverture du tombeau, le prochain défi va donc être de protéger l'ensemble des découvertes de cette « huitième merveille du monde ».

La mise au tombeau : témoignage d'un historien du 1er s. av. J.-C.

« Le neuvième mois, on enterra Che-hoang [l'empereur Qin, ou Tsin-Ché-hoang-ti] dans la montagne Li. Dès le début de son règne, Che-hoang avait fait creuser et arranger la montagne Li. Puis, quand il eut réuni dans ses mains tout l’empire, les travailleurs qui y furent envoyés furent au nombre de plus de sept-cent-mille ; on creusa le sol jusqu’à l’eau ; on y coula du bronze et on y amena le sarcophage ; des palais, (des bâtiments pour) toutes les administrations, des ustensiles merveilleux, des joyaux et des objets rares y furent transportés et enfouis et remplirent (la sépulture). Des artisans reçurent l’ordre de fabriquer des arbalètes et des flèches automatiques ; si quelqu’un avait voulu faire un trou et s’introduire (dans la tombe), elles lui auraient soudain tiré dessus. On fit avec du mercure les cent cours d’eau, le Kiang, le Ho, et la vaste mer ; des machines le faisaient couler et se le transmettaient les unes aux autres. En haut étaient tous les signes du ciel ; en bas toute la disposition géographique. On fabriqua avec de la graisse de jen-yu [phoque] des torches qu’on avait calculé ne pouvoir s’éteindre de longtemps. Eul-che dit : — Il ne faut pas que celles des femmes de l’empereur décédé qui n’ont pas eu de fils soient mises en liberté. Il ordonna que toutes le suivissent dans la mort ; ceux qui furent mis à mort furent très nombreux. Quand le cercueil eut été descendu, quelqu’un dit que les ouvriers et les artisans qui avaient fabriqué les machines et caché les trésors savaient tout ce qui en était et que la grande valeur de ce qui avait été enfoui serait donc divulguée ; quand les funérailles furent terminées et qu’on eut dissimulé et bouché la voie centrale qui menait à la sépulture, on fit tomber la porte à l’entrée extérieure de cette voie et on enferma tous ceux qui avaient été employés comme ouvriers ou artisans à cacher (les trésors) ; ils ne purent pas ressortir. On planta des herbes et des plantes pour que (la tombe) eût l’aspect d’une montagne » (Mémoires historiques de Se-ma Ts'ien, traduction d'E. Chavannes).

Bibliographie

L'Armée en terre cuite des Qin. Un monde de rêve, éd. du musée de Xi'an, 2015. Renzo Rossi,
L'Armée de terre cuite. Les guerriers de la Chine ancienne, éd. Eyrolles, 2007.
« Les Soldats de l'éternité. Les guerriers de Xi'an », Connaissance des arts n° 356.

Publié ou mis à jour le : 2020-05-09 09:38:00

 
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