05 novembre 2018 - Assiste-t-on au retour de la « lèpre nationaliste » ? - Herodote.net

05 novembre 2018

Assiste-t-on au retour de la « lèpre nationaliste » ?

En ce centenaire de l’Armistice (11 novembre 1918) et à six mois des prochaines élections au Parlement européen, le président Emmanuel Macron multiplie de discours en discours les parallèles entre la période présente et le passé proche.

Ici, il évoque « la ressemblance entre le moment que nous vivons et celui de l'entre-deux-guerres ,», là dénonce la « lèpre nationaliste », ailleurs, le président se fait prophète : « Dans une Europe qui est divisée par les peurs, le repli nationaliste, les conséquences de la crise économique, on voit presque méthodiquement se réarticuler tout ce qui a rythmé la vie de l'Europe de l'après Première Guerre mondiale à la crise de 1929 ».

Nous ne discutons pas de l’opportunité de ces propos dans le débat électoral mais l’Histoire justifie-t-elle ces parallèles ? C’est ce à quoi nous voudrions réfléchir…

Les similitudes les plus évidentes qui apparaissent en Europe entre l’entre-deux-guerres (1918-1939) et les deux premières décennies du XXIe siècle tiennent à la démographie et à l’économie.

L’Europe occidentale, après la Première Guerre mondiale, est angoissée par la dénatalité, un phénomène aggravé par l’hémorragie de la Grande Guerre. Sans être aussi basse qu’aujourd’hui, la fécondité, en 1938, fait craindre au démographe Alfred Sauvy un dépeuplement rapide de la France. En définitive, l’indicateur de fécondité se redressera dès le milieu des années 30 en Europe du nord et en Allemagne, dès 1942 en France (note).

Langueur démographique, langueur économique

La langueur démographique n’est pas favorable à l’économie. Après 1918, tandis que l’Europe centrale et orientale se déchire encore dans les guerres civiles, les Européens de l'Ouest tentent de jouir de la paix retrouvée. Ce sont les « Années folles ». Mais ils peinent à rattraper les niveaux de production de 1913. Et à peine y sont-ils arrivés que survient le krach de Wall Street, le 24 octobre 1929. Ce krach est dû à une énorme bulle spéculative, provoquée notamment par l’arrivée de capitaux de la City de Londres, chassés par la réévaluation au forceps de la livre en 1925.

On peut ici faire un parallèle avec la crise des « subprimes », qui éclate elle aussi à Wall Street, le 24 juin 2007. Elle est due à une flambée de créances douteuses sur l’immobilier, qui a été sciemment encouragée par le gouvernement américain après les attentats du 11 septembre 2001, le gouvernement craignant que le pays ne tombe en dépression.

Les États-Unis ont assez vite surmonté les deux crises, grâce à une politique keynésienne basée sur la dépense publique et adossée à une forme de protectionnisme.

Rien de tel en Europe occidentale : dans les années 1930 comme dans les années 2010, les États européens se sont livrés à une véritable guerre économique sans jamais arriver à surmonter le choc initial…

Les Britanniques prennent le large et les Européens s’entre-déchirent

En mai 1931, la faillite de la Kreditanstalt Bank, principale banque autrichienne, entraîne la panique sur les marchés boursiers et la crise, que l’on croyait en voie de résorption, s’en trouve relancée. Les Britanniques décident de faire cavalier seul et, en septembre 1931, suspendent la convertibilité de la livre en or. Ils laissent leur monnaie se dévaluer afin de relancer leurs exportations.

En juin 1933, à Londres, une conférence de la dernière chance tente de sauver le système monétaire fondé sur l’étalon-or (note).

Mais les Britanniques et les Américains, peu soucieux de stabilité monétaire, se désolidarisent des Européens et notamment des Français. Ces derniers, par dépit, se rabattent sur un « bloc-or » limité à quelques États européens (Suisse, Belgique, Luxembourg, Italie, Pologne…). Se refusant à équilibrer leurs échanges commerciaux par un flottement de leur monnaie, les Français mettent en œuvre une politique de « déflation compétitive » sous la houlette du président du Conseil Pierre Laval. Elle est similaire en tous points aux « politiques de rigueur » actuelles (assainissement des comptes publics, compression des coûts salariaux etc.).

La « déflation » ou « rigueur » avait déjà été mise en œuvre en Allemagne, en 1930, par le chancelier Heinrich Brüning (44 ans). Ce patriote, président du Zentrum, le grand parti catholique allemand, voulait simplement gérer le pays en bon père de famille. Confronté à la flambée du chômage et à la chute des exportations, il tente d'assainir l'économie en comprimant les coûts salariaux et les prix, ainsi que les dépenses publiques.

C’est un échec cinglant et les conséquences politiques ne se font pas attendre. Aux élections législatives de 1930, le parti nazi, qui n'avait recueilli que 2,6% des voix en 1928 avec 12 députés seulement, recueille cette fois 18,3% des voix, avec 102 députés ! Mais le chancelier s’entête et contourne les règles démocratiques en gouvernant par décrets-lois.

Il est congédié le 12 juin 1932 pour avoir voulu ponctionner les grands propriétaires fonciers. Trop tard. Surfant sur le mécontentement populaire, le parti nazi rafle la mise aux élections qui suivent, le 31 juillet 1932. Il obtient 37,4% des suffrages avec 230 sièges de députés… Six mois plus tard, grâce à l’aveuglement d’un autre centriste catholique, Franz von Papen, Hitler accèdera à la chancellerie.

Y aurait-il des parentés entre l’Europe du début des années 1930 et celle d’aujourd’hui dans le domaine économique ? Entre la « déflation » d’hier et la « rigueur » d’aujourd’hui ? Entre les décrets-lois de Brüning et les directives et traités mis en œuvre sans concertation démocratique ou contre l’avis des citoyens ?... Nous vous en laissons juge.

Ferveur nationaliste, ferveur européenne

Les divergences entre les années 1930 et nos années 2000 sont plus nettes dans le domaine politique. Avant la crise de 1929, tout semblait aller pour le mieux en Europe. La démocratie allemande issue de l’Assemblée de Weimar arrivait à se consolider tout en marginalisant les extrêmes : le parti communiste à gauche, le parti nazi à droite. Même l’Union soviétique, après la guerre civile et la terreur, tendait à se normaliser.

Tout bascule sous l’effet de la crise. En URSS, Staline met fin à la Nouvelle Politique Économique et étatise l’économie par la contrainte. En Allemagne, la politique de rigueur du chancelier Brüning redonne de l’air aux nazis et aux communistes. Leurs milices paramilitaires s’affrontent dans la rue et génèrent un climat de grande violence. C’est aussi par la violence et la « baston » que les fascistes se sont imposés en Italie dès 1922.

Il n’y a dans tout cela rien de comparable avec ce que l’on observe aujourd’hui en Europe.

Autre particularité de l’entre-deux-guerres : aucun régime totalitaire ne s’est imposé par la voie des urnes. Quand Hitler a accédé à la chancellerie, son parti était le plus important du Reichstag mais encore nettement minoritaire dans le pays (33% des suffrages, soit moins que les sociaux-démocrates et le Zentrum réunis). Une fois au pouvoir, malgré tous les moyens de coercition à sa disposition, il n’a jamais réussi à obtenir la majorité absolue dans des élections régulières. Même chose pour Mussolini : il a accédé à la présidence du Conseil parce que les conservateurs comptaient sur lui pour mettre fin au désordre qu’il avait lui-même installé.

Les dictateurs de l’entre-deux-guerres étaient tout ce qu’on veut sauf « populistes ». De Lénine à Hitler, Mussolini et Franco, tous n’avaient que mépris pour le peuple et le droit de vote. Ils fondaient leur pouvoir sur une « avant-garde » de miliciens armés et sans scrupules.

Rien de tel aujourd’hui et c’est heureux. Dans aucun pays d’Europe, il n’y a de chef capable de renverser la démocratie par la violence. Tous les leaders qui se réclament de l’« illibéralisme » sont arrivés au pouvoir par le jeu normal de la démocratie. D’Orban (Hongrie) à Poutine (Russie) en passant par Salvini et Di Maio (Italie), ils bénéficient qui plus est d’un niveau d’adhésion flatteur de la part de leurs concitoyens. Rien de comparable avec l’impopularité des derniers présidents de la République française après un ou deux ans de pouvoir !...

Autre divergence avec l’entre-deux-guerres : les dictatures de ces années-là se rattachaient soit au marxisme-léninisme soit au nationalisme ; aujourd’hui, les citoyens qui manifestent leur hostilité aux régimes « libéraux » sont dans leur grande majorité fidèles à la démocratie sociale et à l’idée européenne. Les Grecs eux-mêmes, en dépit des avanies infligées par Bruxelles, Berlin et Francfort, ont toujours rejeté l’idée de sortir de l’euro et de l’Union européenne. Aucun des dirigeants « illibéraux » d’aujourd’hui ne prône non plus ces issues extrêmes. Issus de la crise économique et migratoire, les partis qui se réclament de la droite ultra-nationaliste demeurent rares et très minoritaires (3% des suffrages pour Aube dorée en Grèce).

Les poussées de fièvre « populistes » ou « illibérales » découlent clairement d'une inquiétude née de l'échec de l’Europe néolibérale et mondialisée. Cette Europe en germe dans le traité de Maastricht a détourné les dirigeants européens de leur mission protectrice. C’est ainsi qu’elle a abandonné les entreprises de haute technologie aux sociétés d’État chinoises, offert une rente défiscalisée aux GAFA américains (géants de l’internet), accueilli « toute la misère du monde » selon le mot de Michel Rocard, opposé à l’intérieur même de l’Europe travailleurs locaux et travailleurs « détachés », paysans français et agro-industriels allemands etc. Last but not least, elle se soumet aux injonctions de Washington et renonce à commercer avec l'Iran.

Plus démocrates que quiconque, les Britanniques ont rompu avec une Union européenne prisonnière de son dogmatisme. Sur le Continent, c'est aussi contre ce dogmatisme que se rebellent les classes populaires. Elles plébiscitent des dirigeants qui mettent en avant leur pragmatisme et l’intérêt national. Nous sommes encore ici très loin des années 1930. Et c'est tant mieux.

Joseph Savès

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