1er août 1785

Voyage sans retour pour Lapérouse

Exceptionnel par son ambition et les moyens mis en œuvre, le voyage autour du monde entrepris par Jean-François de Galaup de Lapérouse (1741-1788) a tenu en haleine son époque et continue à fasciner ceux qui cherchent à comprendre les circonstances de son épilogue tragique.

Isabelle Grégor
Naissance d'une légende

Cette peinture d'imagination montre Lapérouse recevant ses instructions de Louis XVI lui-même, le 26 juin 1785 ; derrière le roi se tient le maréchal de Castries, ministre de la Marine. Il s'agit d'une oeuvre commandée en 1816, sous la Restauration, au peintre Nicolas André Monsiau. À travers cette oeuvre de propagande, le roi Louis XVIII voulait réhabiliter son frère et montrer son intérêt pour le bien de l'État et le progrès des sciences.

Une mission impossible

Ce 26 juin 1785, Louis XVI et le maréchal de Castries, ministre de la Marine, remettent officiellement à Lapérouse les instructions concernant ce nouveau voyage autour du monde qu’ils ont imaginé dans les moindres détails. James Cook, disparu quelques années plus tôt lors de sa troisième circumnavigation, avait fait des émules et les Français admiratifs rêvaient de prendre sa relève.

La fin des conflits avec l’Angleterre offrant enfin un répit aux forces maritimes, il était temps d’aller au-delà des mers pour affirmer ou conforter notre présence sur le plan stratégique, commercial et scientifique. On ne demande rien de moins au navigateur que de parachever la carte du monde tout en jetant les bases de nouveaux comptoirs et en espionnant les activités coloniales de nos concurrents anglais, hollandais et espagnols. Et, bien sûr, autant profiter de ce périple pour compléter herbiers, répertoires zoologiques et inventaires ethnologiques !

Pour parvenir à cette fin, le maréchal de Castries et le chevalier de Fleurieu, directeur des ports et arsenaux, ont mis toutes les chances de leur côté en réunissant une équipe solide, à commencer par Lapérouse lui-même.

Fils de propriétaires terriens albigeois, ce comte humaniste de 44 ans a largement fait ses preuves de marin et de militaire en participant à la guerre du Canada et à la guerre d’Indépendance américaine.

Si l’idée de ce projet ne vient pas de lui, il a tout de suite soutenu son ami Claret de Fleurieu, directeur des Ponts et Arsenaux et principal organisateur de l’expédition. Apprécié de ses supérieurs comme de ses équipages, capitaine de vaisseau expérimenté et disciple des Lumières, Lapérouse est l’homme de la situation.

Il fait appel pour le seconder à son vieil ami Paul-Antoine Fleuriot de Langle, compagnon de bataille et membre de l’Académie de marine grâce à ses travaux sur le calcul des longitudes. Les sciences sont en effet à l’honneur : une riche équipe de savants parmi les meilleurs spécialistes d’astronomie, de botanique ou encore de météorologie est sélectionnée pour participer à l’aventure. L’état-major est également composé de l’élite des officiers choisis parmi une centaine de volontaires, dont le jeune Napoléon Bonaparte, qui voit finalement sa candidature rejetée.

5 vaches sur une Autruche

Il s’agit maintenant de trouver des bâtiments capables de mener toute cette équipée sur les plus grands océans du monde. Lapérouse porte son choix sur deux solides navires de transport, le Portefaix et l’ Autruche, vite rebaptisés la Boussole et l’Astrolabe.

On entreprend de pousser les cloisons pour faire de la place aux instruments de mesure, aux caisses destinées à accueillir les échantillons et aux 150 ouvrages de la bibliothèque ; sur les ponts sont installés moulins à vent et cucurbites destinés à fournir farine fraîche et eau de mer distillée.

A ce matériel scientifique vient s’ajouter le million d’épingles, les 200 peignes ou encore les sacs de fleurs artificielles pour le troc. Les 30 moutons sont entassés dans les chaloupes, les 200 poules réunies dans les dunettes, les 5 vaches attachées au grand mât. En tout ce sont près de 400 tonnes de marchandises et matériels divers qu’il faut embarquer, et tant pis si les dernières provisions ne logent pas : on compte sur l’estomac des quelques 220 marins, officiers et civils embarqués pour faire de la place avant les premières escales.

Alaska, droit devant !

Enfin, le 1er août 1785, les deux navires quittent Brest pour une navigation au trajet et au calendrier stricts, censée ne pas dépasser les 4 années. La première partie se passe bien et Lapérouse atteint le Chili en se félicitant des mesures d’hygiène rigoureuses qui permettent à ses équipages d’échapper aux maladies.

Puis voici l’île de Pâques dont les géants de pierre sont immortalisés par les dessinateurs du bord. Cette brève escale fait oublier pour un temps les dissensions qui peuvent exister entre les marins et les scientifiques, ces derniers étant peu disposés à se plier aux règles de la vie à bord.

À Hawaï, le souvenir de l’assassinat de Cook fait craindre des attaques mais les indigènes s’avèrent pacifiques : troc et ravitaillement peuvent s’effectuer sereinement. Les navires rejoignent ensuite l’Alaska qui intéresse fortement le gouvernement pour développer le commerce de fourrures et établir une route vers l’Extrême-Orient.

Une bouteille pour l’île du Cénotaphe

Malheureusement la chance quitte l’expédition puisqu’en Alaska, dans une baie plus tard appelée Baie des Français, ce sont 21 hommes qui périssent dans le naufrage de deux chaloupes.

Sur l’île où s’est déroulé le naufrage des chaloupes, Lapérouse fait ériger un monument sous lequel il enterre une bouteille renfermant cette épitaphe émouvante :

« À l’entrée de ce port ont péri vingt-et-un braves marins ; Qui que vous soyez, mêlez vos larmes aux nôtres ».

Bal au Kamtchatka

Malgré ce coup dur, il faut poursuivre vers San Francisco où l’on observe avec admiration l’organisation des missions religieuses espagnoles. Un an après avoir quitté Brest, il est temps d’entamer la traversée du Pacifique en direction du port chinois de Macao pour éviter la mousson. Le comptoir portugais est atteint en janvier 1787. Les Français ont la déception de ne pouvoir y écouler les milliers de peaux de loutre ramenées d'Alaska, le marché étant déjà saturé par les Anglais.

La Chine, comme les Philippines, laisse à l’explorateur un goût amer : selon lui, les populations y sont rendues malheureuses par un gouvernement arbitraire pour l’une, par un système de colonisation trop rigide pour les autres.

Après une navigation périlleuse le long des côtes méconnues de Corée, la Boussole et l’Astrolabe rejoignent le Kamtchatka, péninsule au nord-est de la Russie. L’accueil des autorités y est excellent ; un bal est même organisé, interrompu par l’arrivée du courrier en provenance de France.

Lapérouse y apprend sa promotion au rang de chef d’escadre, avec de nouveaux objectifs : le ministre de la Marine lui demande désormais de se rendre non plus en Nouvelle-Zélande mais en Australie pour y étudier les projets anglais. Après avoir confié les écrits de l’expédition à Lesseps, Lapérouse et ses hommes reprennent la mer direction plein sud pour une troisième traversée du Pacifique.

Barthélemy de Lesseps, le rescapé

Barthélemy de Lesseps (1766-1834) savait-il dans quelle aventure il se lançait en acceptant d’accompagner Lapérouse en tant que traducteur de russe ? Le jeune homme n’a que 21 ans en septembre 1787 lorsqu’il s’élance en traîneau à travers les étendues sibériennes pour rapporter à Versailles les précieux documents que lui a confiés le chef de l’expédition, en escale sur la côte pacifique de la Russie. Il lui faut plus d’un an pour mener à bien sa mission et remettre comptes rendus et journal de bord entre les mains du ministre de la Marine. Barthélemy de Lesseps, oncle du créateur du canal de Suez, est un des rares rescapés de ce voyage.

La Baie du Massacre, Botany Bay

28 mois après le départ de Brest, le voyage commence à se faire long et les vivres frais à manquer. Tutuila, île des Salomon, arrive donc à point nommé pour se refaire une santé. 60 hommes sont envoyés à terre pour remplir les barriques d’eau fraîche mais, alors qu’elles revenaient vers les navires, leurs chaloupes alourdies par leur chargement se retrouvent échouées par un phénomène de marée mal apprécié.

De Langle est le premier à tomber sous les coups du millier d’insulaires accourus ; 12 marins sont ainsi tués à coups de pierre ou de massue mais Lapérouse, face à la colère de ses équipages, parvient à éviter les représailles et à s’éloigner sans plus de heurts de cette funeste Baie du Massacre.

Jean-François de Galaup de Lapérouse (1741-1788)Cet épisode change totalement le regard de l’explorateur envers les « peuples incivilisés » : méfiance, désillusion et rancœur viennent désormais assombrir sa curiosité pour les peuples indigènes. Il conteste ouvertement le regard ingénu que portent sur eux certains scientifiques de l'équipe.

C’est démoralisée par cette tragédie et affaiblie par les carences alimentaires que l’expédition parvient en Australie.

Elle atteint la baie de la Botanique (Botany Bay) fin janvier 1788, quelques jours tout juste après une flotte anglaise à la recherche d’un endroit accueillant pour installer ses quelques 700 forçats. Les Français en profitent pour confier quelques lettres à leurs « compatriotes européens ».

Lapérouse lui-même écrit à son ami Le Coulteaux : « (...) les fatigues d'un pareil voyage ne peuvent être exprimées. Tu me prendras à mon retour pour un vieillard de cent ans. Je n'ai plus ni dents ni cheveux, et je crois que je ne tarderai pas à radoter (...). Adieu, adieu jusqu'au mois de juin 1789 / A bord de la Boussole dans la baye de Botanique / 7 février 1788 ». L'expédition lève les amarres le 10 mars 1788.

Alors commence le mystère Lapérouse.

« A-t-on des nouvelles de M. de Lapérouse ? »

40 années devaient s’écouler sans aucune nouvelle de l’expédition. La déferlante de la Révolution passa sans que l’on oubliât les marins : on dit ainsi que, peu avant de monter sur l’échafaud, Louis XVI s’enquit du sort de son explorateur, censé être de retour en France depuis l’été 1789 (« A-t-on des nouvelles de M. de Lapérouse ? »).

Le récit du naufrage

« Lorsque les vieillards n’étaient encore que des enfants, il s’éleva pendant une nuit un ouragan furieux qui renversa les toitures de leurs cabanes, brisa leurs arbres fruitiers, exerça dans l’île de grands ravages : deux grands vaisseaux se perdirent sur la côte sud-ouest de l’île, près des villages de Wannow et Priow ; l’un d’eux s’engloutit, et l’autre se brisa contre les écueils. Les esprits qui montaient le dernier vaisseau rassemblèrent sur le rivage, à Priow, plusieurs objets qui leur servirent à construire un petit navire à deux mâts, sur lequel ils s’embarquèrent, laissant derrière eux deux de leurs compagnons » (récit recueilli en 1826 par Peter Dillon auprès des indigènes de Vanikoro).

En mai 1791, la nouvelle Assemblée nationale décida d’envoyer l’amiral d’Entrecasteaux sur les traces des navires disparus.

Malchanceux tout au long d’un voyage dont il ne devait pas revenir, il ne fit que reconnaître Vanikoro qu’il baptisa, comme par ironie du sort, île de la Recherche.

Ce fut finalement l’irlandais Peter Dillon qui leva le mystère en retrouvant en 1826 dans l’archipel des îles Salomon une épée en argent de confection française, premier indice d’une enquête qui permit de localiser le naufrage sur Vanikoro.

En 1828, Dumont d’Urville retira des épaves nombre d’objets avant d’élever sur place un monument en hommage aux disparus. Les recherches se poursuivent de nos jours pour éclaircir les circonstances exactes de la perte de l’expédition Lapérouse, certainement victime d’un cyclone.

Publié ou mis à jour le : 2019-07-19 11:02:28

 
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