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19 mars 1715

La querelle des Rites chinois


Le 19 mars 1715, à Rome, le pape Clément XI, poussé par son entourage, condamne les rites chinois traditionnels comme incompatibles avec la foi chrétienne. Il promulgue à cet effet la bulle «Ex illa die».

Outré par cette décision, l'empereur Kangxi interdit la prédication du christianisme dans toute l'étendue de l'empire par l'édit du 17 mai 1717.

Prise dans l'ignorance de la réalité chinoise, la bulle papale porte un coup fatal à un siècle de prédication en Chine par les Jésuites. Elle inaugure un long malentendu entre l'Occident et l'«Empire du Milieu».

Alban Dignat

La longue histoire du christianisme en Chine

Le christianisme s'est acclimaté en Chine dès les premiers siècles de notre ère sous sa forme nestorienne (de Nestorius, un patriarche (*) de Constantinople).

Au XIIIe siècle, des missionnaires mettent leurs pas dans ceux de Marco Polo et se rendent à Pékin, à la cour de l'empereur Kubilaï Khan, petit-fils de Gengis Khan. Certains Occidentaux rêvent d'une alliance avec les Mongols et leurs sujets chinois contre les Turcs. En 1338, la mort de Jean de Montcorvin, premier archevêque de Pékin, met un point final à ce rapprochement.

Au XVIe siècle, les commerçants et les conquérants européens se lancent sur les mers et des Portugais atteignent les rivages chinois. Les missionnaires ne restent pas inactifs. Le jésuite espagnol François Xavier tente d'aller prêcher en Chine mais il meurt près de Canton en 1552 sans avoir pu y pénétrer.

Matteo Ricci, prédicateur et homme de cour

L'extraordinaire aventure des Jésuites débute avec Matteo Ricci. Ce jésuite italien plein de science autant que de foi débarque en 1582 à Macao, une escale portugaise en Chine du sud.

Il se pénètre de la culture chinoise en se donnant d'abord l'allure d'un moine bouddhiste. Mais il s'aperçoit bientôt que les moines bouddhistes ne sont pas en odeur de sainteté chez les lettrés et comprend son intérêt d'adopter plutôt les manières de ces derniers. C'est ainsi qu'habillé en lettré confucéen, il gagne la faveur des hauts fonctionnaires de Canton. Il s'établit ensuite à Nankin et pratique l'apostolat dans le bas-Yangzi, qui est déjà, à cette époque, la région chinoise la plus dynamique.

Avec habileté, il obtient en 1598 de résider deux mois à Pékin. Enfin, le 4 janvier 1601, il est autorisé à y résider en permanence. Encore un peu de patience et il obtient la faveur d'être présenté à l'empereur Wanli, de la dynastie Ming.

Avec humilité comme il se doit, il lui présente des témoignages de la science occidentale : un clavecin, une mappemonde et deux horloges à sonnerie. Ces belles mécaniques démontrent l'avance scientifique de l'Europe en ce début du XVIIe siècle, alors que, deux ou trois siècles plus tôt, elle semblait encore très en retard sur la Chine.

Matteo Ricci reçoit une pension et l'autorisation de résider dans la Cité impériale. Il est aussi chargé d'instruire dans les sciences un fils de l'empereur. Par ailleurs, il traduit en chinois des ouvrages de théologie chrétienne et un catéchisme, mais aussi des ouvrages scientifiques, ce qui lui vaut la reconnaissance de l'empereur.

En marge de ses activités à la cour, ses prédications vont bon train. Il fonde plus de trois cents églises et attire les fidèles par son sens du compromis. Pour désigner Dieu, il se sert de termes familiers aux lettrés comme Chang-ti (Souverain d'En-haut) et Tien (Ciel). Il respecte les traditions et rites chinois tels que le culte des ancêtres, manifestation de piété filiale, et les hommages à Confucius, manifestation de civisme.

Ce pionnier est rejoint par d'autres missionnaires jésuites. Ils se conforment à ses méthodes et poursuivent son apostolat et son service à la Cour après sa mort, le 11 mai 1610.

Le plus remarquable de ces émules est le jésuite allemand Adam Schall (en chinois Tang Jowang). Né en 1591, il gagne en 1619 le comptoir portugais de Macao. La cour impériale lui confie la réforme du calendrier et la construction d'une fonderie de canons. Ces canons ne suffiront pas à briser une rébellion appuyée par des barbares venus du nord, les Mandchous.

Le dernier empereur Ming, Zhu Youjian (aussi appelé Chongzen, du nom de la période), est contraint au suicide le 25 avril 1644. Mais les usurpateurs mandchous ne se montrent pas ingrats à l'égard des Jésuites et d'Adam Schall en particulier. Ce dernier poursuit la fabrication de canons qui se révéleront très utiles face aux Tatares et... aux Russes.

Fatales jalousies de chapelles

Tout irait donc pour le mieux si n'étaient arrivés à Pékin, en 1631, des missionnaires d'ordres rivaux, franciscains et dominicains. Ceux-là se montrent jaloux du statut et des succès obtenus par les Jésuites.

L'un d'eux, le dominicain Juan Bautista de Morales, envoie un rapport au Saint Siège, à Rome, dans lequel il dénonce comme idôlatres et superstitieux les rites chinois tolérés par les Jésuites.

Le pape Innocent X, se laisse convaincre de les condamner par une bulle en date du 12 décembre 1645. Il admet mal que le catholicisme puisse être pollué par de tels rites tandis qu'en Europe, l'on sort à peine des guerres de religion, qui ont vu des millions de gens s'écharper pour des dissonances de détail sur le dogme.

Mais les Jésuites ne restent pas inactifs. Ils obtiennent dix ans plus tard du pape Alexandre VII qu'il reconnaisse l'hommage à Confucius comme «un culte purement civil et militaire».

Pendant ce temps, en Chine, l'empereur Kangxi, comme ses prédécesseurs, ne cache pas sa sympathie pour les Jésuites de son entourage. Il est en particulier reconnaissant au père belge Verbiest, mort avec les honneurs le 29 janvier 1688, et à son successeur le père français Gerbillon d'avoir achevé la réforme du calendrier chinois et organisé son artillerie. Il les récompense par les édits de tolérance du 17 et du 19 mars 1692 qui les autorise à enseigner le christianisme.

Mais dès l'année suivante, la querelle des Rites rebondit avec la prohibition des rites chinois chez les nouveaux convertis par le vicaire apostolique du Fujian, en face de Taiwan, Mgr Maigrot.

En 1705 arrive à Pékin le légat pontifical Thomas de Tournon. Il se montre fermé aux réalités chinoises et si maladroit qu'il se fait expulser par Kangxi. Furieux, il obtient du pape Clément XI une condamnation formelle des rites chinois. Kangxi réagit dès le 17 mai 1717 par un édit qui interdit la prédication du christianisme dans tout l'empire.

La rupture est consommée entre l'Église catholique et la dynastie mandchoue des Qing.

L'empereur Yongzhen, fils et successeur de Kangxi, se montre plus borné que son père. En 1724, il expulse tous les missionnaires, à l'exception des Jésuites de la cour impériale.

En costumes de lettrés confucéens et longue barbe, ils continuent de faire bonne figure. Parmi eux Giuseppe Castiglione (Lang Shining sous son nom chinois, 1688-1766), participe à la construction du Palais d'Été. Il s'illustre aussi comme peintre. Ci-dessous un rouleau de 1757 : vassaux khasaks présentant des chevaux à l'empereur Qianlong.

En Europe, la cabale contre les Jésuites ne fait que s'amplifier. Le pape Benoît XIV renouvelle la condamnation des rites par la bulle Ex quo singulari providentia le 11 juillet 1742. Quelques années plus tard, la Compagnie de Jésus est interdite par les monarques catholiques d'Europe puis par le pape lui-même.

Épilogue

Faute de relations régulières avec l'Occident, les missionnaires en poste à la Cour de Pékin voient leurs compétences s'étioler. À lord Macartney, venu de Londres en ambassade à Pékin en 1793, ils avouent leur ignorance de l'astronomie et des dernières avancées scientifiques.

Leur apostolat est par ailleurs au point mort. Privés du soutien du Saint-Siège, de plus en plus isolés et désargentés, ils assistent impuissants à la dissolution des communautés chrétiennes. Sur un total d'environ 330 millions d'âmes à la fin du XVIIIe siècle, l'empire chinois compte à peine 150.000 chrétiens dont 5.000 à Pékin.

Les missions reprennent activement au XIXe siècle, à la faveur de l'affaiblissement du pouvoir impérial. Elles sont surtout le fait des Missions étrangères de la rue du Bac, à Paris. Mais il faudra attendre le 8 décembre 1939 pour que le pape Pie XII reconnaisse aux chrétiens chinois le droit de pratiquer le culte des ancêtres et les rites confucéens, n'y voyant aucune incompatibilité avec l'Évangile.

Publié ou mis à jour le : 2011-02-12 23:46:23

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