15 novembre 2010 - 1974-2007 : Sarkozy comme Giscard (II) - Herodote.net

15 novembre 2010

1974-2007 : Sarkozy comme Giscard (II)

Un bon moyen de faire abstraction de ses préférences personnelles lorsqu’on porte un jugement sur un président de la République est d’attribuer, en imagination, l’ensemble de ses faits et gestes au candidat qu’il a battu au second tour de l’élection présidentielle en supposant cet adversaire élu à sa place, puis d’examiner quoi en penser.

[notre premier article : Sarkozy comme Giscard (1974-2007)]

Giscard de gauche ?

Tentons l'exercice avec Valéry Giscard d'Estaing, élu en 1974 contre François Mitterrand :

- des réformes consensuelles :

L'essentiel de la politique menée durant 7 ans (majorité à 18 ans, loi sur l'avortement, décrispation de la vie politique, accompagnement de l'entrée dans la crise économique par un élargissement progressif des filets sociaux qui porta le taux des prélèvements obligatoires au-delà du seuil de 40%) serait inscrit au crédit de Mitterrand, même si ce dernier aurait sans doute été plus loin dès 1974 en matière de redistribution fiscale, et n'aurait pas endossé en fin de septennat la loi «sécurité et liberté» du Garde des sceaux Alain Peyrefitte.

Jacques Chirac, qui ne fut pas étranger à la défaite de Giscard en 1981, ne l'accusait-il pas de faire la politique de ses adversaires?

- un comportement contesté :

En revanche, le comportement personnel de Giscard accuse son ridicule lorsqu'on le transpose chez un autre (narcissisme intellectuel, diction affectée, gadgets comme les dîners chez l'habitant), et le caractère malencontreux de certains choix personnels devient manifeste : sa décision initiale de nommer Chirac Premier ministre au lieu d'un vieux baron gaulliste comme Guichard portait en germe la rivalité de vingt ans qui suivra, alors que Mitterrand se gardera de nommer dès 1981 son concurrent Rocard, et le maintien du très impopulaire Raymond Barre jusqu'aux présidentielles de 1981 alors que Mitterrand n'hésita pas à se séparer rapidement d'Edith Cresson apparaît comme une grave erreur tactique.

La ligne de partage du jugement entre la politique conduite et le comportement personnel du président est la même pour Nicolas Sarkozy , ce qui confirme la très grande similitude des élections présidentielles de 1974 et 2007 :

- un ministre important (finances pour Giscard, intérieur pour Sarkozy) qui n'est pas de la coterie du président sortant (Pompidou puis Chirac), parvient par sa personnalité et sa force de conviction à subjuguer des media outrageusement favorables le temps de l'élection,

- il peut ainsi convaincre l'électorat de la possibilité d'une alternance interne à la majorité sortante, lors d'une campagne électorale facilitée par la réputation d'incompétence de son principal adversaire (faiblesses de Mitterrand en économie, de Royal en crédibilité),

- Giscard a d'ailleurs commencé son mandat comme Sarkozy en ne laissant aucune marge d'initiative au Premier ministre (Chirac ou Fillon), avant de rétablir une répartition des rôles plus normale avec Barre après avoir constaté que l'absence de fusible le plaçait en première ligne pour l'impopularité. L'avenir dira si Sarkozy se montre capable de corriger la même erreur.

Royal = Sarkozy ?

Substituer en imagination Royal à Sarkozy constitue en effet un exercice éclairant :

- il suffit d'imaginer Ségolène Royal fêtant son élection sur le yacht d'un milliardaire, nommant Premier ministre l'inspirateur de sa campagne pour le réduire aussitôt au rang de factotum, officialisant sa séparation d'avec François Hollande pour se remarier rapidement avec un chanteur - mannequin italien de 15 ans son cadet après une séance pour photographes à Disneyland Paris, et tentant d'imposer son fils Thomas à la présidence d'un établissement public local de première importance après lui avoir fait octroyer l'investiture socialiste dans un canton imperdable des Deux-Sèvres, pour réaliser tout ce que le comportement personnel de Sarkozy a d'incongru et de contradictoire avec le gaullisme auquel il prétend se rattacher. Est-il besoin de rappeler que le Général de Gaulle, qui ne prenait pas de vacances au bord de la mer, répondit un jour à qui s'étonnait de sa décision de conserver le fort de Brégançon parmi les résidences présidentielles : «comme mes successeurs voudront aller en vacances à la mer, il faudra qu'ils puissent y aller chez eux et non invités chez les autres»,

- en revanche et même si les politiques de sécurité et d'identité nationale resteront des lignes de clivage, la politique économique conduite par Sarkozy et Fillon se verra un jour rendre justice. En-dehors des fausses manœuvres fiscales au départ (baisse injustifiée de la TVA sur la restauration, loi TEPA sur les heures supplémentaires et le bouclier fiscal qui étaient à la rigueur défendables en période de croissance mais deviennent intenables en période de crise et de hausse des impôts), le reste aurait pu en effet être accompli sous une présidence Royal :

- la loi sur les retraites de 2010 n'est qu'une suite de la loi Fillon de 2003, anticipée à cause du creusement des déficits par la crise avec l'accord tacite des syndicats devenus réformistes, mais auxquels le précédent de la CFDT en 2003 interdit une approbation formelle trop coûteuse en nombre d'adhérents. Même si le prochain président décidait de remplacer l'âge minimum de départ de 62 ans par une durée pivot de cotisation de plus de 40 ans, le principe de calcul démographique de cette loi sera probablement maintenu,

- l'action internationale de Sarkozy lors de la crise bancaire a évité un effondrement immédiat et brutal de l'économie, même si le président américain et le Premier ministre anglais peuvent revendiquer leurs larges parts du succès, et même si l'irritation de la chancelière allemande devant l'activisme tactile du président français pendant ses discussions en tête-à-tête se comprend.

Cela nous ramène au problème du comportement personnel qui finit toujours par occulter le reste, tant il est vrai que l'électorat français a bien compris qu'une élection présidentielle consiste au moins autant à choisir un être humain qu'un programme politique. Giscard a été battu à cause d'attitudes devenues insupportables à l'électorat, au point de donner prise à toutes les calomnies ou exagérations comme l'affaire des diamants. Le contraste entre la partialité des médias en sa faveur lors de la campagne de 1974 et la dureté de leurs critiques en 1981 s'explique avant tout par la personnalité de Giscard, qui fut son meilleur atout pour la première campagne présidentielle et devint son pire boulet lors de la seconde. Il n'en demeure pas moins que la politique conduite sur les questions de société en 1974-1975, puis sur le plan économique à partir de 1976 avec Barre, s'est vu rendre justice.

Sarkozy est sur la même pente : sa personnalité qui faisait sa force et fascinait les media en 2007 sera son pire ennemi en 2012. Mais ne poussons pas trop loin la comparaison avec Giscard, intellectuel sans doute trop distingué dans un monde politique de brutes, qui sut conserver jusqu'au bout la dignité de sa fonction sous les insultes dont il était abreuvé. Sarkozy se démarque des intellectuels, ce qui fait sa force lorsqu'il dénonce complaisamment leur impuissance sur le ton d'évidence des fausses vérités premières, pour rameuter un électorat âgé tenté par l'extrême-droite. C'est aussi sa faiblesse, lorsqu'une inculture jamais vue à ce niveau de responsabilité tourne à l'entêtement adolescent.

Au-delà des similitudes de leurs expériences présidentielles, le monde d'intelligence et de culture qui sépare le non gaulliste Giscard du gaulliste autoproclamé Sarkozy pourrait se résumer dans une autre citation du Général, tirée du Fil de l'Épée : «parfois les militaires, s'exagérant l'impuissance relative de l'intelligence, négligent de s'en servir».

Michel Psellos
Réformes constitutionnelles

S'il ne fallait retenir qu'un exemple de l'usurpation de la qualité de gaulliste par Sarkozy, la modification d'une trentaine d'articles de la Constitution en 2008 y suffirait. Rappelons que la Constitution était l'alpha et l'oméga du Général de Gaulle, qui :
- ne recula pas devant une traversée du désert de 12 ans à la suite de son désaccord sur la Constitution de la IVe République, trop proche de celle de la IIIe qui avait conduit à la débâcle de 1940,
- ne chercha pas à régler la crise algérienne qui justifia son rappel en mai 1958, avant d'avoir au préalable changé la Constitution pour affermir son pouvoir,
- paracheva son œuvre avec la réforme de 1962 sur l'élection du président au suffrage universel,
- enfin partit sur un référendum perdu qui ne devait réformer la Constitution que sur 2 points (la régionalisation et le Sénat).

Comme nous l'avons expliqué par ailleurs, la Constitution de la Ve République est un texte désormais cinquantenaire qui contient tous les mécanismes de gouvernement et de sorties de crise nécessaires au peuple successeur des Gaulois, pour éviter les écueils de l'impuissance et de la guerre civile (référendum, dissolution de l'Assemblée, changement de Premier ministre et cohabitation s'il le faut, démission du président, article 16 sur les pouvoirs exceptionnels). Il ne tient qu'aux présidents de la République de l'appliquer, en ne la réformant si le besoin s'en fait sentir qu'après mûre réflexion et grand scrupule (une seule réforme par mandat présidentiel, portant sur 2 ou 3 articles, apparaît comme un grand maximum).

Le Général aurait probablement ri au nez du triste sire qui aurait jugé bon de prédire qu'un de ses successeurs, quoique gaulliste autoproclamé, se permettrait de réformer d'un coup 30 articles d'un texte dont la stabilité fait tout le prix, et oserait au passage revenir sur une modification faite 3 ans plus tôt par son prédécesseur immédiat (l'obligation d'un référendum avant toute nouvelle adhésion à l'Union européenne, rendue obligatoire par Chirac en prévision du cas de la Turquie et annulée par Sarkozy avant même que ce cas soit réglé), ravalant ainsi la Constitution au rang d'une loi fiscale dont on ajuste périodiquement le paramétrage technique.

On eût achevé le Général de Gaulle en lui expliquant que ce prédécesseur immédiat, lui aussi gaulliste autoproclamé, se permettrait l'hérésie constitutionnelle de promulguer une loi sur le CPE tout en précisant publiquement qu'elle ne serait pas appliquée, alors qu'il lui suffisait d'utiliser le mécanisme constitutionnel de la 2ème lecture par le Parlement (attitude justement dénoncée par Giscard, qui ne fait pourtant pas profession de gaullisme). Mais il est vrai que le Général eût dénié tout label de gaullisme à un tel président, en apprenant qu'il finirait ensuite par siéger au Conseil Constitutionnel tout en étant logé gratuitement par un chef de gouvernement étranger.

[Vos commentaires]

L'auteur : Michel Psellos

Ancien élève de Polytechnique, Michel Psellos est un praticien de l'économie financière. Il enseigne par ailleurs l'Histoire économique.

Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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