Les écrivains français en politique

1848 : d'une élection à l'autre

La révolution de Février 1848 a donné libre cours à l’expression politique. Les hommes de lettres se joignent à cette effervescence. Mais bientôt surviennent les désillusions...

Aux élections législatives du 23 avril 1848, les écrivains tentent de transformer leur notoriété en suffrages avec des stratégies souvent inattendues et des résultats contrastés. On voit émerger deux conceptions opposées de la République, l’une attachée à l’ordre, l’autre résolue à prendre à bras-le-corps la question sociale.

Baudelaire, qui a une dent contre les militaires en général et son beau-père en particulier, s'engage avec passion jusque sur les barricades. Lamartine est triomphalement élu député, un succès sans lendemain. Hugo et Dumas, bien que ralliés à la République, sont révulsés par les excès de langage de ceux qu'ils qualifient de socialistes et leur préfèrent les modérés...

Un homme saura tirer le meilleur parti de ces clivages : Louis-Napoléon Bonaparte.

Jean-Pierre Bédéï

Rachel chantant la Marseillaise, couverture des Cahiers Alexandre Dumas n° 25. Les titres des journaux, La Libération et La France nouvelle, sont ceux auxquels à contribué l'écrivain.

Baudelaire et Dumas patrons de presse

Outre les clubs, la presse constitue l’autre mode d’expression foisonnant en cette période. On dénombrera la création de 450 feuilles ou journaux plus ou moins éphémères dans les premiers mois de l’année 1848.

Portrait de Champfleury, Gustave Courbet, 1855.Ils sont lancés par les milieux prolétaires organisés ou intellectuels, par des socialistes, des féministes mais aussi par des conservateurs. Des personnalités comme Raspail, Proudhon, Lamennais, Lacordaire fondent leur organe de presse. Elles sont imitées par Baudelaire et Dumas.

Toujours empli d’un enthousiasme effréné, Charles Baudelaire a remisé le fusil pour reprendre la plume. Avec ses amis Jules Champfleury et Charles Toubin, il s’empresse de publier Le Salut public, fugace journal… de deux numéros, les 27 février et 2 mars.

« Baudelaire aimait la révolution comme tout ce qui est violent et anormal (…) (Pour lui) en temps de révolution, il faut parler fort pour se faire entendre », témoignera Toubin. Quatre cents exemplaires sont remis à des vendeurs qui se dispersent dans les rues mais ne rapporteront jamais les recettes empochées… Revêtu d’une blouse blanche, Baudelaire vend lui-même son journal à la criée.

Homme en blouse debout sur une barricade, projet de frontispice pour Le Salut public, 1848, Gustave Courbet, Paris, musée Carnavalet.

Baudelaire encense le peuple français 

Dans le premier numéro, il adresse un appel au peuple intitulé « Vive la République » confinant à la dévotion républicaine : « On disait au peuple : défie toi. Aujourd’hui, il faut dire au peuple : aie confiance dans le gouvernement. Peuple ! Tu es là, toujours présent, et ton gouvernement ne peut pas commettre de faute. Surveille-le, mais enveloppe-le de ton amour. Ton gouvernement est ton fils (…) Que le peuple sache bien ceci, que le meilleur remède aux conspirations de tout genre est LA FOI ABSOLUE dans la République, et que toute intention hostile est inévitablement étouffée dans une atmosphère d’amour universel. »
Dans un autre article, la vénération vire à l’idolâtrie : « Le 24 février est le plus grand jour de l’humanité. C’est du 24 février que les générations futures dateront l’avènement définitif, irrévocable du droit de la souveraineté populaire. Après trois mille ans d’esclavage, le droit vient enfin de faire son entrée dans le monde, et la rage des tyrans ne prévaudra pas contre lui. Peuple français sois fier de toi-même ; tu es le rédempteur de l’humanité… »

Lancé dans l’improvisation, victime de vendeurs indélicats et privé de moyens financiers suffisants, Le Salut public ne connaîtra pas de troisième numéro. Le volontarisme spontané et brouillon de Baudelaire a atteint ses limites.

Le Salut public, n°2, Gallica, BnF, Paris.Mais quelques jours plus tard, il collabore à un autre journal La Tribune nationale qui refuse de se contenter d’une « révolution politique » mais prône « la rénovation sociale »

En clair cette publication qui soutient la République reproche à Lamartine d’être trop timoré dans sa politique mais lui demande aussi de faire respecter l’ordre. Elle avoue se situer clairement dans l’opposition ! Du coup Baudelaire qui vantait les mérites du gouvernement dans sa propre feuille éphémère se déporte nettement sur sa gauche…

Dumas, un seul écrivain mais deux corps !

Plus sérieuse et plus durable s’avère l’expérience d’Alexandre Dumas. Mais avant qu’elle ne débute à la fin du mois de mars, l’écrivain préfère se répandre dans les colonnes de La Presse où dans son style débonnaire et bravache il annonce qu’il a décidé d’être un acteur de cette République naissante, et donc de se présenter à la députation : « À vous et au Constitutionnel mes romans, mes livres, ma vie littéraire enfin. Mais à la France ma parole, mes opinions, ma vie politique. À partir d’aujourd’hui, il y a deux hommes dans l’écrivain : le publiciste doit compléter le poète (…) Oui ce que nous voyons est beau ; ce que nous voyons est grand. Car nous voyons une République et jusqu’à aujourd’hui nous n’avions vu que des révolutions. » (La Presse, 1er mars).

Mais désormais c’est dans son propre journal qu’il se fera l’écho de la vie politique. Plus réaliste que Baudelaire, il choisit une périodicité moins contraignante en fondant un mensuel Le Mois qui se veut le « résumé mensuel et politique de tous les événements jour par jour, heure par heure –entièrement rédigé par Alexandre Dumas ».

La Gigogne politique de 1848, caricature faite a Bourges en 1848 tirée de la collection romantique d'Adolphe Jullien (1803-1873).En bon républicain, il stipule à la une : « Alexandre Dumas ayant voulu faire un journal à la portée de tous a mis le prix de ce journal à 4 francs par an ». Fort de sa notoriété et de sa vitalité, il maintiendra en vie sa publication jusqu’en décembre 1850. Mais il collaborera aussi au cours de cette année 1848 à deux autres journaux La Liberté, puis La France nouvelle privilégiant une activité de journaliste à celle d’écrivain. La politique modifie la trajectoire de son itinéraire professionnel.

D’un activisme inlassable, Sand multiplie aussi les écrits politiques. Elle publie dans Le Journal du Loiret une chronique « Un mot à la classe moyenne », et dans Les Petites affiches de la Châtre, un article intitulé « Aux Riches » dans lequel elle prédit que « la France est appelée à être communiste avant un siècle » !

Le 15 mars à Paris, le Gouvernement provisoire décide de faire appel à elle pour rédiger les Bulletins de la République, publication officielle émanant du ministère de l’Intérieur. Pouvait-il trouver propagandiste plus acharnée ? Mais ses écrits seront tellement passionnés que le gouvernement mettra fin à cette collaboration quelque peu compromettante pour lui par ses excès.

L’échec des Ateliers nationaux

Le vent tourne ! Au début du mois de mars, des tensions politiques et sociales croissantes effacent progressivement la fraternité des premiers jours de la révolution. Le gouvernement est acculé. La dégradation de la situation économique déjà réelle sous la monarchie de Juillet s’accélère. Le Gouvernement provisoire redoute une explosion sociale.

Création des ateliers nationaux de terrassement au Champ de Mars, 1848.

Pour la désamorcer, il mise sur les Ateliers nationaux qui ont vocation à relancer l’offre d’emplois par la création de chantiers de terrassement et la construction d’ouvrages publics. Mais il se garde bien d’en confier la responsabilité au socialiste Louis Blanc qui est pourtant à l’origine d’une telle idée. Il préfère attribuer cette tâche à Pierre Marie, le très modéré ministre des Travaux publics issu de la gauche dynastique.

Ateliers Nationaux (détail), Calendrier pour 1850 et 1851 avec illustrations des principaux événements qui se sont passés en 1848 et 1849, Victor Adam, Fatout, Paris, 1849, Gallica, BnF, Paris.Rapidement le projet s’enlise, faute de financement, de volonté politique, victime aussi de son trop fort pouvoir d’attraction auprès des chômeurs. Car les ouvriers parisiens ne sont pas les seuls à postuler. Pour un salaire de deux francs par jour, ils sont bientôt rejoints par leurs collègues de province. 

À la fin du mois de mars, les Ateliers nationaux répertorient 40 000 personnes dont les émoluments sont réduits à un franc. Ils ne procurent pas le travail promis et se réduisent plutôt à un assistanat improductif.

La paix civile est d’autant plus fragile que le peuple reste armé. La droite et la gauche organisent successivement deux manifestations. La deuxième République tangue. Les élections sont fixées au 23 avril. Le message du pouvoir est clair : le vote du 23 avril doit écarter les représentants des clubs à Paris et dans les faubourgs, ainsi que les royalistes et les réactionnaires dans les contrées rurales.

Ni socialisme, ni monarchie. Tel est le souhait de la majorité du Gouvernement provisoire avec à sa tête Lamartine.

« Candidature romantico-politique d'Eugène Sue », Cham, 1850, Gallica, BnF, Paris.

Eugène Sue : « la cause du peuple »

Le 23 avril, 9 millions d’hommes -contre 250 000 auparavant- sont appelés aux urnes. Originalité de cette élection qui inaugure le suffrage universel (masculin), de nombreux écrivains se portent candidats, dans des styles très différents qui défient souvent les codes de la politique. À commencer par Lamartine qui recherche l’onction du suffrage universel.

Les Mystères de Paris par Eugene Sue, lithographie de Jules Cheret, 1897.Retiré en province, Eugène Sue (1804-1857) descend lui aussi dans l’arène. Il n’a pris aucune part à la révolution mais il l’a un peu préparé à sa manière. Quelques années auparavant, en propulsant le petit peuple de Paris au centre d’une grande saga qui a tenu toute la société en haleine, il a popularisé la question sociale.

Le retentissement phénoménal des Mystères de Paris publiés en feuilleton dans Le Journal des débats de juin 1842 à octobre 1843 restera comme un des événements marquants des histoires littéraire et sociale. Roman de mœurs et d’aventures, mettant en scène « ces classes laborieuse, classes dangereuses », cette œuvre a introduit le peuple dans la littérature. Et le peuple s’y est reconnu.

Ce prodigieux succès traduit en plusieurs langues a été suivi d’un autre Le Juif errant, œuvre également à caractère social. Rien ne prédestinait Eugène Sue, fils d’un riche chirurgien et médecin lui-même, mondain à épouser la « cause du peuple » qu’il a découverte au contact de socialistes.

Installé dans son château de Bordes, en Sologne, le candidat Sue rédige un journal Le Républicain des campagnes distribué tous les samedis dans lequel il vante les mérites de la République.

Balzac et Vigny loin des électeurs

Consciencieux Sue, désinvolte Balzac. Son nom a été inscrit sur la liste du club de « La fraternité universelle ». Alors il se laisse entraîner.

Honoré de Balzac, 1899, portrait de Louis Boulanger, musée des Beaux-Arts de Tours.Mais il écrit à Mme Hanska : « J’espère ne pas être élu. » Non seulement on le propulse candidat, mais on le somme de venir expliquer son programme devant les clubs, lui, Honoré de Balzac, ce seigneur des lettres au faîte de sa réputation avec La Comédie humaine.

L’imagine-t-on s’abaisser à quémander des voix ? « Je n’ai même pas répondu mais comme il est dangereux d’insulter ces masses-là, j’écrivais au président que ma vie était publique, je me regardais comme étant de ceux qui n’ont rien à dire, ayant assez écrit pour être dispensé de faire des professions de foi. »

Balzac ne fera pas campagne : « Aller calmer les clubs, j’aimerais mieux aller à l’échafaud. » Et si par malheur, il était élu, il affirme à Mme Hanska : « Je serai fidèle à mes principes sur le pouvoir absolu, et conséquent avec-moi-même, enfin le Mirabeau de l’ordre et de l’organisation. » Avant même l’avènement du Second empire, il annonce : « Il faut un Bonaparte industriel, et à la République un organisateur. »

Portrait d'Alfred de Vigny en uniforme de gendarme de la Maison du roi, 1817, François Joseph Kinson, Paris, musée Carnavalet.L’aventure électorale, Alfred de Vigny (1797-1863), la tente également. Cet aristocrate que ses origines et sa carrière militaire rangeaient dans le camp des légitimistes avait accueilli la chute de la monarchie de Juillet sans regret : « À la fin de son règne Louis-Philippe tournait à Louis XIV. Le roi gouvernait et la cour régnait. »

C’est en Charente-Maritime où il possède une propriété au Maine-Giraud qu’il veut relever le gant électoral. Dans sa profession de foi, il transforme son manque d’expérience politique en atout. Il se présente comme un « homme nouveau ». Comme Balzac il estime que son passé plaide pour lui.

De Vigny, trop « nouveau » pour être élu...

Il prône une République de son temps » qui « se dégage des plagiats de l’autre siècle ». Mais la grande faiblesse de la candidature de Vigny, c’est son éloignement. Il annonce à ses électeurs qu’il ne prendra pas la peine de se déplacer depuis Paris :
« Je n’irai point, chers concitoyens, vous demander vos voix. Je ne reviendrai visiter, au milieu de vous, notre belle Charente qu’après que votre vote aura été rendu. Dans ma pensée, le peuple est un souverain juge qui ne doit pas se laisser approcher par les solliciteurs et qu’il faut laisser assez respecter pour ne point tenter de l’entraîner ou le séduire. » Conception naïve et idéaliste aux antipodes de la réalité politique et électorale.

Les atermoiements de Hugo, la fougue de Dumas

Victor Hugo se fait désirer. Car comme le fait remarquer Sainte Beuve : « Lamartine règne, Hugo patauge. » Il soutient la République mais pas n’importe laquelle.

Hugo discerne deux tendances au sein du gouvernement provisoire, les socialistes et les modérés. Il voit dans les premiers les dangereux descendants de 1793 ; il apporte donc son soutien aux seconds : « De ces deux Républiques, celle-ci s’appelle la civilisation ; celle-là s’appelle la terreur. Je suis prêt à dévouer ma vie pour rétablir l’une et empêcher l’autre. »

Hugo ne daigne pas faire acte de candidature mais fait savoir par voie de presse qu’il est prêt à prendre ses responsabilités. C’est finalement la Société des auteurs et compositeurs dramatiques qui se charge de faire de lui son candidat. Selon lui l’élection d’intellectuels à l’Assemblée nationale est tout à fait légitime et profitable au pays : « Le jour où l’on pourrait dire : les écrivains, les poètes, les artistes, les hommes de la pensée sont absents de la représentation nationale, ce serait une sombre et fatale éclipse, et l’on verrait diminuer la lumière de la France. »

Fidèle à son tempérament généreux, Dumas se lance dans la bataille corps et âme. Il est candidat dans le département de la Seine. Il se dépense sans compter : déclarations, professions de foi, réunions publiques se succèdent à un rythme effréné. Dumas ou l’antithèse de Balzac et de Vigny ! À destination des ouvriers, il rédige une déclaration extravagante, récapitulant ses œuvres, concluant que celles-ci ont fourni du travail, tous corps de métiers confondus à 2150 personnes… autant d’électeurs reconnaissants, sous-entend-il.

Il essaie aussi de circonvenir les catholiques : « Si parmi les écrivains modernes, il est un homme qui a défendu le spiritualisme, a proclamé l’âme immortelle, exalté la religion chrétienne, vous me rendrez justice de dire que c’est moi. » Il plante deux arbres de la Liberté, demande le soutien de Lamartine et promet « la liberté, l’égalité et la fraternité pour tous ».

La République universelle - Anniversaire de la République universelle, démocratique et sociale. Triomphe. Lithographie, 1848, Frédéric Sorrieu, Paris, musée Carnavalet.

Lamartine triomphe dans les urnes

C’est une république conservatrice qui émane des élections du 23 avril : 500 républicains modérés, 300 royalistes et moins d’une centaine de républicains de gauche parmi lesquels quelques socialistes.

Ce scrutin constitue un cinglant camouflet pour les écrivains. Ils sont tous battus, à l’exception de Lamartine. À Paris, il devance largement les autres républicains modérés, totalisant de 260 000 voix. Mieux, il est également élu dans neuf autres départements. Un véritable triomphe personnel. Après la reconnaissance littéraire, le plébiscite politique. Lamartine entre définitivement dans l’Histoire sans effraction.

Pour tous les autres hommes de plume, c’est la Bérézina. Le comble du ridicule est atteint par Balzac (une vingtaine de voix), Vigny (83 voix). Lointains, hautains ou outranciers, misant sur leur renommée et indifférents à la question sociale hormis Sue -qui n'en a guère été récompensé pour autant-, les écrivains sont apparus comme des intellectuels qui consentaient à descendre de leur tour d’ivoire, parfois à leur corps défendant.

Enfermés dans une conception élitiste de leur rôle et de leur place dans la société, ils n’ont pas compris que l’essence même du suffrage universel consistait à tisser un lien personnel avec les électeurs, à formuler des propositions précises, à convaincre. Ils se sont pris pour des guides, ils ont été traités comme quantités négligeables.

L'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises, François-Auguste Biard, 1849, Château de Versailles.

Le résultat des élections et le climat tendu qu’il provoque occulte quelque peu l’une des réformes majeures de la Deuxième République portée par Victor Schoelcher : l’abolition de l’esclavage dans les colonies qui réjouit Hugo, Lamartine et Dumas mais consterne Balzac : « Oh que de gens ruinés par les doctrines négrophiles, par les Schoelcher, Lamartine et autres… ».

Le bonheur de Lamartine est de courte durée. A son initiative, la nouvelle assemblée nationale élit une commission exécutive de cinq membres. Pour les républicains modérés, c’est l’occasion de se débarrasser des socialistes du gouvernement provisoire ainsi que de Ledru-Rollin qui représente une tendance radicale bien que Lamartine souhaite le conserver au ministère de l’Intérieur.

L’issue de ce vote constitue un revers pour le poète. Il arrive en quatrième position derrière Arago, Garnier-Pages et Marie, juste devant Ledru-Rollin. Pour Lamartine, c’est le début de la fin.

Fêtes et cérémonies de la République française. 4 mai 1848. Première séance de l'Assemblée Nationale. Proclamation de la République une et indivisible par les représentants du peuple, dessin par Ch. Fichot et Jules Gaildreau, Paris, Archives nationales.

Hugo élu, Dumas encore battu

En ce début du mois de mai, la rue redevient houleuse. Le soutien à la Pologne occupée par la Prusse sert de prétexte à une manifestation le 15 mai au cours de laquelle le peuple envahit l’Assemblée.

Les figures de proue des clubs de gauche, Barbès, Blanqui et Raspail sont arrêtés. C’est à nouveau le spectre de 1793 qui resurgit aux yeux des républicains modérés. La journée du 15 mai réprimée par la force n’a pas purgé les conflits plus ou moins larvés qui électrisent le pays. A Paris, la menace de la fermeture des ateliers nationaux relance le mécontentement des ouvriers.

Hugo et Dumas : la République, oui, la chienlit, non !

Dans ce climat convulsif les élections complémentaires le 5 juin rendues nécessaires par la profusion des candidatures le 23 avril offrent une nouvelle chance à Hugo et Dumas. Cette fois, le premier ne se fait pas prier. Il se porte très rapidement candidat pour défendre la République dans un programme qu’il résume en une formule : « Haine vigoureuse de l’anarchie, tendre et profond amour du peuple. » En clair : l’ordre et la liberté.
Cette conception anime également Dumas qui, après la journée du 15 mai, opère un coup de barre à droite par rapport à sa précédente candidature à travers le renforcement des valeurs conservatrices : « Notre République à nous est celle qui garantira la propriété, la famille, l’héritage. Qui garantira la liberté devant les peuples, l’égalité devant la loi, la fraternité devant Dieu. Qui proscrira la réaction et la Terreur, le sceptre et la pique, la corruption de 1847 et la guillotine de 1793. »

Les deux écrivains connaissent des fortunes opposées : Hugo est élu, Dumas est battu. Mais ce scrutin partiel apporte d’autres leçons : le renforcement des royalistes et des socialistes -Leroux et Proudhon entrent à la Chambre des députés- mais surtout la percée inattendue des bonapartistes.

À la surprise générale, Louis-Napoléon Bonaparte, le neveu de l’Empereur, en exil en Angleterre, est élu dans quatre départements, totalisant près de 84 5000 voix. Il n’a participé en rien à la révolution de février mais son image plane désormais sur la vie politique française, comme une nostalgie de son oncle, voire un recours pour une République ballottée par les mécontentements de tous bords.

L'Émeute, Honoré Daumier, après 1848, Washington, The Phillips Collection.

Un militaire succède à un poète

Le 22 juin commence à se jouer l’acte le plus sanglant de cette révolution de 1848. Ouvriers et commerçants descendent dans la rue au cri de « Du pain ou du plomb » pour protester contre la perspective de fermeture des ateliers nationaux et plus généralement pour réclamer une République plus démocratique et sociale. Les illusions de février sont mortes.

Pendant trois jours la révolte tourne à l’insurrection, des barricades sont dressées. Lamartine demande au général Cavaignac de faire intervenir la troupe. On tire au canon. Le peuple résiste. Cinq généraux y laissent la vie, de même que l’archevêque de Paris. L’état de siège est proclamé. Lamartine est dépassé, accablé ; il n’est plus que l’ombre de lui-même, « un cadavre politique » selon Balzac, symbole de la déréliction du pouvoir puisque l’Assemblée vote la dissolution de la commission exécutive. « On est foutus », confie-t-il à Victor Hugo qui vient d’apprendre le 24 juin que sa maison a été incendiée mais que sa famille est hors de danger.

Mort du Général Bréa, 25 juin 1848, estampe, Gallica, BnF, Paris.

Désormais Cavaignac est investi des pleins pouvoirs. C’est la République du sabre. Un militaire succède à un poète. Tout un symbole ! Hugo, comme soixante représentants du peuple, est chargé d’apporter la nouvelle aux insurgés, voire de tenter une médiation si c’est possible. Au péril de sa vie, il se rend sur les lieux des combats. A plusieurs reprises, il sauve des prisonniers que les forces de l’ordre s’apprêtent à fusiller. Ces journées d’émeutes inspireront des passages des Misérables de Hugo mais aussi de L’Éducation sentimentale de Flaubert.

Sur les barricades, on trouve à nouveau Baudelaire. Son ami Gustave Le Vavasseur racontera : « Baudelaire prit part comme insurgé aux journées de juin 1848 (…) Dans la diagonale que nous suivions pour gagner le café de Foy, nous vîmes venir à nous deux personnages de différents aspects : l’un nerveux, excité, fébrile, agité ; l’autre calme presque insouciant. C’étaient Baudelaire et Pierre Dupont. Nous entrâmes dans un café.

Insurgés faits prisonniers lors de la répression des Journées de Juin 1848 à Paris, Victor Duruy, Histoire populaire contemporaine de la France, Tome deuxième, Lahure, Paris, 1865.Je n’avais jamais vu Baudelaire en cet état. Il pérorait, déclamait, se vantait se démenait pour courir au martyre : « On vient d’arrêter Flotte, disait-il, est-ce parce que ses mains sentaient la poudre ? Sentez les miennes ». Quoi qu’on ait pensé du courage de Baudelaire, ce jour-là, il était brave et se serait fait tuer. » Comme en février, Baudelaire survolté se retrouve sur les barricades au côté du peuple. Plus tard, dans le style elliptique de Mon cœur mis à nu, il renverra dos à dos les protagonistes de cette guerre civile : « Les horreurs de juin. Folie du peuple et folie de la bourgeoisie. Amour naturel du crime. »

Les combats cessent le 26 juin après la reddition de l’ultime poche de résistance, le faubourg Saint-Antoine. Le bilan de ces journées de fureur et de sang est effrayant : 1600 tués et blessés du côté des forces de l’ordre, 3000 dans les rangs des insurgés. Afin de prévenir toute nouvelle rébellion une répression aveugle parachève le massacre : 11 000 arrestations, 1500 fusillés sans jugement, 4000 « transportés » en Algérie. Juin a tué février.

Quand « la République tue ses prolétaires »

Au soir de la cessation des hostilités, Victor Hugo écrit à sa maîtresse Juliette Drouet : « J’ai usé de mon mandat depuis trois jours pour concilier les cœurs et arrêter l’effusion de sang ; j’ai un peu réussi. Je suis exténué de fatigue. J’ai passé trois nuits et trois jours debout dans la mêlée et sans un lit pour dormir (…) Enfin, cette affreuse guerre de frères à frères est finie. Je suis, quant à moi, sain et sauf ; mais que de désastres ! Jamais je n’oublierai ce que j’ai vu de terrible depuis quarante-huit heures… »
À Nohant, George Sand est anéantie : « Je ne crois plus à l’existence d’une république qui commence par tuer ses prolétaires. Voilà une étrange solution donnée au problème de la misère. »

Baudelaire, ange gardien de Proudhon

La fin de l’année 1848 marque le retour à l’ordre. À l’Assemblée, Hugo, qui ne s’affilie à aucun parti, continue à mener ses combats pour la liberté de la presse, la défense des libertés dans leur ensemble, de la culture, et l’abolition de la peine de mort.

Il s’érige en conscience. Il fonde aussi un journal L’Événement dont il fixe la ligne éditoriale bien qu’il préfère en laisser la direction à ses deux fils. Hugo dispose donc de deux tribunes l’Assemblée nationale et L’Événement sans pour autant abandonner son œuvre d’écrivain. Tout comme Lamartine, il représente parfaitement l’intellectuel engagé en politique.

Baudelaire, lui, joue à l’ange gardien de Proudhon. Il prend contact avec le socialiste pour le prévenir d’un « complot réel » visant à « l’assassiner ». Entre rumeurs et affabulations. Puis dans sa quête de revenus, il s’en va prendre la tête d’un périodique à Châteauroux, Le Représentant de l’Indre qui affiche pourtant ses orientations droitières puisqu’il se présente comme « le journal des principes d’ordre et de conservation ».

Louis Eugène Cavaignac, Louis Napoléon Bonaparte, Lamartine et Ledru-Rollin en paon, caricature de 1848 parue chez Aubert.Il y dénonce l’impéritie du gouvernement qui, selon lui, a engendré « le désordre social, la stagnation des affaires et la misère du peuple », mais loue les vertus de Proudhon, du suffrage universel et de la République. Baudelaire se livre à quelques provocations dans son comportement qui incitent les propriétaires du journal à l’en chasser.

Quelques années plus tard, sous l’influence de Joseph de Maistre, Baudelaire vouera aux gémonies les idées qu’il a défendues en 1848 : « Il n’y a que de gouvernement assuré et stable que l’aristocratique. Monarchie ou république basées sur la démocratie sont également absurdes et faibles. »

Mais Baudelaire a toujours revendiqué la contradiction en raison de son double statut de dandy et de poète. Au risque de l’incohérence politique. 1848 n’aura été pour lui qu’une passade teintée de convictions républicaines éphémères visant à tromper son ennemi intime, l’ennui.

Dumas, lui, ne se décourage pas. Lors d’une nouvelle élection complémentaire, il se présente cette fois sous la bannière bonapartiste, arguant de ses liens avec la famille du prince Louis-Napoléon. Il condamne la « République rouge » et se réclame de « l’Ordre ». Mais pour la troisième fois les électeurs le boudent. Tout au long de cette année, l’Assemblée nationale n’aura été qu’un mirage pour Dumas.

Les candidats à la présidence en 1848, caricature, Charles Devrits, 1848, BnF, Paris.  Cette gravure met à mal les principaux candidats, Lamartine (avec sa lyre), Marrast, Thiers et Cavaignac.  La République est représentée sous les traits d'une jeune fille.

Lamartine humilié

Lors de l’élection présidentielle au suffrage universel masculin organisée le 10 décembre, Dumas soutient Louis-Napoléon, tout comme Victor Hugo. Eugène Sue fait campagne pour Ledru-Rollin. Mais aucun écrivain ne soutient leur collègue, Lamartine.

Le résultat de ce scrutin est un triomphe pour Louis-Napoléon Bonaparte : 5 587 759 voix. Il devance largement Cavaignac (1 474 687 voix), Ledru-Rollin (381 026 voix), Raspail (37 121 voix), Lamartine (21 032 voix) et Changarnier (4975 voix). Lamartine est humilié. En quelques mois, il est passé du firmament à l’abîme. Sa carrière politique est terminée. Le symbole de la réussite d’un intellectuel en politique au plus haut niveau s’effondre.

Mais la révolution de 1848 a ouvert une brèche car jamais, jusque-là, autant d’écrivains ne s’étaient engagés chacun à sa manière, sincère, maladroite ou fantasque, dans un épisode politique de cette ampleur. Balzac pense qu’ils ont plus d’influence que les gouvernants : « La loi de l’écrivain, ce qui le fait tel, ce qui le rend égal, et peut-être supérieur à l’homme d’Etat, est une décision quelconque sur les choses humaines, un dévouement absolu à des principes. »

Quant à Hugo, il estime que le rôle de l’intellectuel est « d’avertir et de rester pensif », d’être une conscience sans cesse en alerte qui éclaire les responsables politiques. La Commune, puis l’affaire Dreyfus constitueront les deux autres événements qui impliqueront les hommes de plume dans les commotions du XIXème siècle.


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• 1871 : la Commune
Publié ou mis à jour le : 2019-06-23 18:47:10

 
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