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Les Chroniques d'Hérodote
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Réponse1492 à nos jours
De l'antijudaïsme à l'antisémitisme (suite)
Au Moyen Âge, les juifs d'Europe étaient victimes d'un antijudaïsme brutal mais inconstant en raison de leur anticonformisme religieux. Ils faisaient figure de boucs émissaires dans les périodes de crise et de doute. Toutefois, l'Église et les souverains leur laissaient la faculté de se convertir à la foi chrétienne pour échapper à leur triste condition !...
En cela, l'antijudaïsme médiéval se distingue radicalement de l'antisémitisme moderne (XIXe-XXe siècles). Celui-ci néglige l'aspect religieux et, contre toute évidence, présente les Juifs comme une race à part, dotée de caractéristiques spécifiques et ineffaçables, par exemple le goût de l'argent et le mépris du patriotisme. Les prémices de cet antisémitisme se situent en Espagne à l'aube de la Renaissance avec l'importance inédite accordée à la «limpieza de la sangre».
A la fin du Moyen Âge, en Espagne, les faux convertis deviennent la cible privilégiée de l'Inquisition qui leur reproche de corrompre la religion catholique.
Ces malheureux sont désignés avec mépris du nom de marrane, du castillan marrano (porc) qui vient lui-même de l'arabe moharannah ou mahram qui signifie interdit et en est venu à désigner les porcs.
Le samedi 31 mars 1492, la reine Isabelle de Castille et son mari Ferdinand d'Aragon décident d'en finir. Forts de leur victoire sur le dernier royaume musulman de la péninsule, ils signent un édit par lequel ils laissent aux juifs d'Espagne jusqu'au 31 juillet pour se convertir ou quitter le pays.
Beaucoup de juifs et de marranes refusent la soumission et s'enfuient au Portugal voisin, dans les États musulmans d'Afrique du Nord, dans l'empire ottoman, voire dans les États du pape où leur sécurité est assurée ! Ils restent connus sous le nom de «Sépharades», mot qui désigne l'Espagne dans leur langue dérivée de l'hébreu.
Quelques marranes du Portugal s'installeront plus tard dans le Bordelais (parmi eux les ancêtres de l'écrivain Michel de Montaigne), d'autres en Hollande (parmi eux les ancêtres du philosophe Spinoza).
L'édit d'expulsion exacerbe la méfiance du pouvoir à l'égard des faux convertis. Pour s'en prémunir, les chanoines de la cathédrale de Cordoue exigent en 1535 que l'accès au chapitre soit réservé aux personnes qui attestent de la « limpieza de la sangre » (la pureté du sang).
La «limpieza de la sangre» n'est pas du racisme au sens du XIXe siècle et n'a rien de proprement racial ou génétique malgré l'allégorie du sang. Elle trouve son origine dans la traque par l'Église et l'État espagnol des faux convertis. Et pour les suspects, comment mieux se défendre d'une accusation d'apostasie qu'en faisant remonter sa bonne foi catholique à plusieurs générations ?
Mais des esprits affûtés n'en perçoivent pas moins les risques qui peuvent en résulter en faisant dépendre la qualité de chrétien non plus d'un choix individuel mais de la naissance et de l'hérédité...
Le pape Paul III repousse la disposition prise par les chanoines de Cordoue. Mais l'empereur Charles Quint montre moins de discernement et l'impose à l'ensemble de l'Espagne pour complaire à son clergé. Toute personne désirant un poste rémunéré en Espagne doit désormais démontrer qu'elle n'a aucun juif ou musulman dans sa famille depuis au moins quatre générations (cette obligation sera abrogée le 13 mai 1865).
En 1609, le roi d'Espagne couronne l'entreprise de purification nationale en expulsant enfin les musulmans convertis sous la contrainte, les morisques. Vidé de sa substance vive et d'une partie de ses sujets les plus dynamiques, le royaume entre alors dans une longue décadence.
Espagne mise à part, l'Europe manifeste jusqu'au dernier tiers du XIXe siècle une grande tolérance à l'égard de ses minorités israélites. Jusque dans les années 1870, on peut parler de philosémitisme (le contraire de l'antisémitisme) pour qualifier l'attitude dominante de l'opinion occidentale à l'égard des juifs. Ainsi, dans le vieux Berlin, on peut encore voir la belle maison d'un célèbre financier juif dont le roi de Prusse Frédéric II avait fait son conseiller et son favori au XVIIIe siècle.
Avant la Révolution française, les juifs ont, dans les sociétés occidentales comme dans les sociétés islamiques, leurs lois, leurs tribunaux et leurs institutions communautaires.
Au Siècle des Lumières (le XVIIIe), les élites intellectuelles européennes veulent bien des juifs dans leur société mais c'est à la condition qu'ils renoncent à leurs institutions et à leurs rites les plus voyants. Dans cet esprit, à Paris, le comte Stanislas de Clermont-Tonnerre lance en 1789 à la tribune de l'Assemblée constituante : «Il faut tout refuser aux juifs comme nation ; il faut tout leur
accorder comme individus ; il faut qu'ils soient citoyens». Ainsi en décident les députés. Leur choix est facilité par le fait que le pays ne compte alors que 40.000 juifs (moins de 2% de la population). Rien à voir avec, par exemple, la Russie qui en compte à la même époque un million.
En 1806, Napoléon 1er revient en partie sur la thèse de Clermont-Tonnerre en créant un Consistoire central israélite de France et des consistoires départementaux. Sa décision est motivée par le souci d'étouffer des flambées d'antisémitisme en Alsace. Son initiative sera complétée par son neveu Napoléon III dans les années 1860. Quelques mois après la chute de Napoléon III, un avocat républicain d'origine juive, Adolphe Crémieux, fait octroyer la citoyenneté française à ses coreligionnaires d'Algérie.
En Grande-Bretagne, à la même époque, un avocat d'origine juive, converti au christianisme à l'âge de 13 ans, est porté à la tête du gouvernement. Benjamin Disraeli hissera la couronne britannique au firmament de la gloire.
Les premiers dérapages se produisent dans les années 1880, en coïncidence avec la déchristianisation du Vieux Continent et le développement d'idéologies totalitaires dans la bourgeoisie intellectuelle, tenue à l'écart de la révolution industrielle.
Ces idéologies prennent le contrepied des principes démocratiques hérités du christianisme et du «siècle des Lumières» (le XVIIIe), qui reconnaissaient l'universalité des droits de l'homme et honoraient les individus dans leur infinie diversité. Elles prônent l'avènement d'un Homme nouveau grâce à une intervention autoritaire de l'État et sans exclure l'extermination d'une fraction notable de l'espèce humaine.
Exemples : Friedrich Engels, ami de Karl Marx, envisage comme un bienfait l'extermination de peuples arriérés d'Europe centrale ; Jules Ferry, à la tête du gouvernement républicain de la France, s'attribue le droit de soumettre les peuples d'Afrique ou d'Asie au nom de la «mission civilisatrice» de la France !...
C'est ainsi que l'antisémitisme va s'épanouir dans les milieux nationalistes, socialistes et laïcs qui dénoncent le pouvoir de l'argent, exaltent les vertus des classes laborieuses et pratiquent le culte de la Nation. Ils opposent cette dernière au cosmopolitisme judaïque et bourgeois, à l'universalisme chrétien ainsi qu'à la royauté, qui transcende les identités nationales. La banque Rothschild, présente à Londres, Paris, Vienne et Francfort, devient pour les nationalistes comme pour les socialistes le symbole vivant du juif cosmopolite qui suce le sang des peuples.
Plusieurs ouvrages plus ou moins scientifiques donnent à la fin du XIXe siècle un semblant de crédit aux idéologies totalitaires, racistes et antisémites.
Le premier d'entre eux, publié en 1853-1855, est l'oeuvre du comte français Arthur de Gobineau. Intitulé Essai sur l'inégalité des races humaines, il professe de façon hasardeuse que l'humanité serait le produit impur du métissage des races originelles. Cet essai sans prétention sera exploité à satiété par les leaders racistes et notamment par Hitler.
En 1859, le prodigieux travail de recherche de Charles Darwin sur L'Origine des Espèces reçoit un accueil enthousiaste car il comble les attentes du public. La mise en évidence scientifique de la sélection naturelle comme facteur d'adaptation des espèces vivantes à leur milieu va donner naissance à un darwinisme social qui verra dans les luttes civiles, les inégalités sociales et les guerres de conquête rien moins que l'application à l'espèce humaine de la sélection naturelle.
Des théoriciens scientistes inspirés par la théorie de la sélection naturelle, prônent l'intervention de l'État pour améliorer l'espèce humaine. Leurs préceptes sont mis en oeuvre pour la première fois en Suède en 1922 par les élus sociaux-démocrates qui autorisent la stérilisation des handicapés et des marginaux. Ils sont importés en Allemagne par Hitler dès 1933.
La défaite de la France dans la guerre franco-prussienne et la montée en puissance de l'Allemagne et de l'Angleterre inspirent en 1886 au journaliste Édouard Drumont l'ouvrage le plus abject qui soit : La France juive, essai d'histoire contemporaine (Marpon-Flammarion). Dans ce volumineux pamphlet, l'auteur oppose pour la première fois la race supérieure des prétendus «Aryens» aux Sémites (juifs). Il n'hésite pas à discerner l'influence juive dans tous les avatars malheureux de l'histoire de France. C'est ainsi qu'il prête à Napoléon 1er une ascendance juive qui expliquerait le désastre dans lequel l'empereur a plongé son pays !
Dans les années 1890, Édouard Drumont étend son influence à la faveur du scandale de Panama, où sont impliqués plusieurs financiers juifs. Son journal La libre parole (500.000 exemplaires) attise les querelles autour de l' affaire Dreyfus.
En vertu de toutes ces théories, il apparaît aux antisémites modernes qu'aucun Juif ne peut échapper à sa condition car celle-ci découle de sa «race» (on ne peut changer de race comme on change de religion).
C'est ainsi que, par étapes successives, échelonnées du XIXe au XXe siècle, les antisémites en arriveront aux lois antisémites de Nuremberg (1935) et au génocide de 1941-1945.
En Russie, en 1881, le «tsar libérateur» Alexandre II a été assassiné par des étudiants anarchistes d'origine bourgeoise et ce meurtre absurde va entraîner son fils et successeur, Alexandre III, dans une politique réactionnaire brutale, appuyée sur le nationalisme grand-russe.
Les communautés juives, très nombreuses dans les villes occidentales de l'Empire, qui s'expriment en yiddish et sont imprégnées de culture germanique, deviennent les boucs émissaires les plus évidents des moujiks, paysans russes à la limite du servage.
La police tsariste commet un faux grossier, Le protocole des Sages de Sion, pour justifier les accusations de meurtres rituels portées contre les juifs et encourager les pogroms. Le texte, rédigé par un agent du nom de Mathieu Golovinski, prétend relater les débats du Congrès sioniste juif mondial de Bâle, en 1897. Il plagie curieusement un pamphlet antinapoléonien de 1864 : Dialogue aux enfers en remplaçant l'empereur Napoléon III par les Juifs!
Beaucoup de juifs émigrent vers l'Allemagne, l'Autriche, les États-Unis ou encore la Palestine pour échapper à la montée des persécutions. D'autres, dans les villes industrielles d'Ukraine et de Biélorussie, se constituent en syndicats puissants afin de résister à la police tsariste. Leur organisation, le Bund, devient très vite le fer de lance de l'opposition socialiste révolutionnaire au régime tsariste. C'est sur elle que s'appuiera en grande partie Lénine pour se hisser à la tête des révolutionnaires russes au début du XXe siècle.
A la veille de la Grande guerre (1914-1918), c'est encore en Allemagne que les juifs d'Europe se sentent le mieux intégrés. Tout bascule après la Grande Guerre et la prise de pouvoir bolchevique en Russie.
Dans la Pologne du dictateur populiste Pilsudski, les juifs sont persécutés et chassés... vers l'Allemagne. En URSS, Staline projette de les éloigner en créant à leur intention une fumeuse «République autonome juive du Birobidjan», aux confins de la Mongolie et de la Sibérie.
En Allemagne, enfin, la dénonciation du «cosmopolitisme juif» et le ralliement aux idées eugénistes vont conduire Hitler à organiser la mise à l'écart des juifs et, au bout du compte, leur extermination systématique.
L'antisémitisme survivra à la révélation de l'horreur nazie. En 1953, Staline accusera les médecins juifs d'être à l'origine du «complot des blouses blanches» et c'est seulement la mort qui l'empêchera de déporter tous les juifs de son pays.....








