D'où vient l'expression furia francese ? Réponse
Né en 1951, Emmanuel Todd bâtit dans la discrétion une oeuvre qui fera date dans l'histoire des sociétés. Ses maîtres ont nom Montesquieu, Tocqueville, Aron mais aussi Durkheim et Le Play (mars 2000, mise à jour en novembre 2006).
Jeune quinquagénaire, Emmanuel Todd garde l'allure d'un adolescent mais il a déjà jeté les bases d'une oeuvre dense et originale.
Petit-fils de l'écrivain Paul Nizan («J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie», Aden Arabie) et fils du grand reporter Olivier Todd, l'historien s'inscrit dans la lignée de Montesquieu, Tocqueville et Raymond Aron en proposant une approche globale des sociétés.
Au fil de ses ouvrages, il a mûri une pensée originale, solidement charpentée, fondée sur une culture encyclopédique et une liberté d'esprit plus proche de la tradition anglo-saxonne que de la tradition universitaire française.
Ses analyses à rebrousse-poil ont été plusieurs fois vérifiées par les événements (chute de l'URSS, montée des votes protestataires en France,...). Elles lui valent aujourd'hui une réputation de prophète ou de Cassandre.
Emmanuel Todd revient dans le débat politique à l'avant-veille des élections présidentielles d'avril 2007.
Il dénonce le «libre-échangisme» hérité de David Ricardo. Selon ce grand économiste du XIXe siècle, le libre-échange permet à chaque pays de se spécialiser dans les productions pour lesquelles il est le mieux placé (le vin au Portugal, le textile en Angleterre), cette spécialisation profitant in fine à tout le monde.
Aujourd'hui, avec la montée en puissance de l'Inde et de la Chine, le libre-échange économique n'est plus d'actualité selon Emmanuel Todd car ces deux pays-continents, du fait de leur poids démographique, n'ont aucune raison de se spécialiser et peuvent donc concurrencer sans limite les concurrents occidentaux, jusqu'à épuisement de ceux-ci.
En somme, les classes populaires d'Europe ont raison contre leurs élites dirigeantes quand elles dénoncent les délocalisations et l'abattage à tout va des protections douanières! La solution, pour Emmanuel Todd, réside dans la formation d'une entité économique étendue à toute l'Europe mais protégée de la «mondialisation» par de solides protections douanières. C'est ce qu'il appelle un «protectionnisme européen raisonnable».
A 17 ans, en plein Mai 68, le jeune homme s'inscrit au Parti communiste. Après cette brève poussée d'acné juvénile, il revient aux choses sérieuses: études à Sciences Po et doctorat d'histoire à Cambridge.
En 1976, grâce au soutien de deux amis de la famille, Jean-François Revel et Emmanuel Leroy-Ladurie, Emmanuel Todd publie un essai détonant intitulé La chute finale, essai sur la décomposition de la sphère soviétique - appréciez le calembour - (Robert Laffont).
Tandis que la gauche socialiste fleurette avec le PCF et que la jeunesse dénonce à l'envi l'impérialisme US, il annonce dans ce livre rien moins que la faillite prochaine du système soviétique!
A la suite du soviétologue Alain Besançon, le jeune Todd souligne le caractère peu crédible des statistiques soviétiques officielles.
Concentrant son attention sur la remontée tendancielle du taux de mortalité infantile en URSS depuis le début des années 1960, il y voit le signe indubitable d'une faillite majeure du régime et de son prochain effondrement (on peut pardonner beaucoup de choses à un régime mais pas de laisser mourir les enfants de plus en plus nombreux d'une année sur l'autre!...).
Pourtant, le public français se détourne de son ouvrage comme du Court traité de soviétologie d'Alain Besançon, malgré les vertus prémonitoires de l'un et de l'autre...
Finalement, c'est l'historienne Hélène Carrère d'Encausse qui recueillera le mérite d'avoir anticipé l'effondrement de l'URSS avec son essai: L'empire éclaté (1978), en dépit d'un énorme contresens... Elle prédit en effet que l'URSS s'effondrera en raison de la fécondité très élevée des populations musulmanes d'Asie centrale (l'avenir montrera que l'effondrement viendra au contraire des populations baltes à très faible fécondité mais à forte conscience politique).
Emmanuel Todd poursuit son oeuvre avec un essai atypique sur la bourgeoisie européenne d'avant 1914 et les originesde la Grande Guerre et du totalitarisme: Le fou et le prolétaire (Robert Laffont, 1978).
A la manière du sociologue Émile Durkheim, qui tirait des enseignements d'ordre général à partir d'indicateurs statistiques apparemment mineurs, il révèle l'angoisse qui tenaillait la bourgeoisie de cette époque, en France comme en Allemagne, en Angleterre comme en Russie.
Il montre que le taux de suicide dans la bourgeoisie et la petite-bourgeoisie était alors plus élevé que dans les classes populaires. Ainsi, «en Angleterre, les épiciers se suicidaient vers 1880-1882, dix-sept fois plus fréquemment que les mineurs» ! Il s'agit là d'une anomalie sociologique, les classes inférieures ayant par définition plus de motifs de désespérance que les classes aisées... et cette anomalie peut être interprétée comme un signe précurseur de la folie meurtrière de 14-18 !
Celle-ci est venue de ce que les bourgeois européens, pour des raisons indéfinissables, étaient mal dans leur peau : «La classe dangereuse pour l'ordre établi, en Europe, au XIXe et au début du XXe siècle, ne fut pas le prolétariat mais la petite-bourgeoisie», insiste Emmanuel Todd. Ainsi, «deux ans à peine après la prise de la Bastille, boutiquiers et artisans français s'apprêtent à saigner l'Europe»... Eh oui, rappelons-le, ce sont les artisans, boutiquiers et scribouillards parisiens qui ont entraîné le pays dans la guerre avec l'Europe en 1792 (de la même façon qu'ils entraînèrent la monarchie dans le massacre et la répression des protestants en 1572 et en 1685).
Mais on ne peut négliger aussi les aspects technologiques qui ont donné au XXe siècle une dimension meurtrière sans précédent. «Le début du XXe siècle est un deuxième âge de fer au cours duquel on invente la mitrailleuse, le char d'assaut, le fil de fer barbelé. Peut-on écrire une histoire du stalinisme, de l'hitlérisme ou de la guerre de 1914-1918, sans intégrer ces divers éléments ? Le camp de concentration était vers 1850 une impossibilité technique», rappelle Emmanuel Todd. «Si l'on considère que le trait commun à tous les pouvoirs totalitaires est la capacité d'organiser de grandes boucheries humaines au moyen d'un appareil d'État solide, et au nom d'une idéologie, la première grande fête totalitaire est la guerre de 1914-1918. Six millions d'hommes y trouvent la mort. Elle est, à travers la plus grande partie de l'Europe, la première mobilisation totale des ressources sociales par l'État dans un but de tuerie. Les autres délires européens suivent sans effort cette première percée de l'instinct de mort».
L'anglophilie d'Emmanuel Todd perce dans la découverte de la bonne santé mentale du Royaume-Uni. «Je maintiens, contre les économistes, que l'Angleterre reste solide, que la France n'est plus fragile, et que l'Allemagne est toujours le pays le plus incertain d'Europe», écrit-il dans le Le fou et le prolétaire à propos de l'Angleterre déboussolée des années 1970.
Ce propos date, rappelons-le, de 1978, alors que chacun désespère de la Grande-Bretagne et que Margaret Thatcher s'apprête à sortir le pays de l'ornière.
Dans les années 1980, Emmanuel Todd jouit d'une fonction à l'INED (Institut National des Études Démographiques) qui lui laisse du temps pour des recherches sur le rôle des structures familiales dans les phénomènes sociaux et les systèmes idéologiques.
De ces recherches, qui dérivent de Frédéric Le Play, un savant un peu oublié du XIXe siècle, Emmanuel Todd tire de très robustes essais, La troisième planète, L'enfance du monde, La nouvelle France, L'invention de l'Europe, (Seuil). Au fil de ses ouvrages, il popularise et affine des concepts tels que famille souche ou famille nucléaire.
On connaissait le «relativisme culturel». Dans L'invention de l'Europe (Seuil, 1990), Emmanuel Todd nous fait découvrir le relativisme idéologique! Il montre en effet que les options idéologiques des sociétés seraient sous-tendues par les structures familiales.
Ainsi les Anglo-Saxons privilégient-ils la liberté et se désintéressent-ils de l'objectif d'égalité en raison de la prédominance en leur sein de la famille nucléaire absolue (père, mère et enfants). La liberté de tester (aucune obligation de léguer quoi que ce soit à ses enfants) est caractéristique de cette structure familiale.
En Allemagne, la prédominance de la famille souche (grands-parents, parents et enfants sous un même toit ou proches les uns des autres),expliquerait pour partie l'attachement de la population à des structures égalitaires et autoritaires (suivez mon regard !).
Le chercheur montre que l'aire de développement naturel du communisme correspond à la famille communautaire et égalitaire, caractérisée par l'égalité de traitement entre tous les héritiers ; a contrario, les pays où il est le moins développé correspondent à la famille nucléaire absolue (traitement indifférent des enfants).
Quant aux Français, s'ils se montrent si attachés à la fois à l'égalité et à la liberté (valeurs qu'ils croient volontiers universelles), c'est que leur pays serait dominé en son cour par le modèle familial «nucléaire égalitaire».
Soulignons que cette grille d'explication des phénomènes sociologiques et historiques a été adopté aussi par l'historien Pierre Chaunu. Dans La France (1981), il note par exemple que la féodalité est née en France dans les régions septentrionales à famille nucléaire où l'étroitesse du cercle familial nécessitait le recours à la protection par un tiers plus puissant; a contrario, dans les régions méridionales, l'importance des familles communautaires et leur rôle dans la protection des individus auraient contrarié le développement de la féodalité.
Dans L'invention de l'Europe, Emmanuel Todd distingue l' antijudaïsme chrétien, qui visait à convertir les Juifs mais pas à les détruire, et l'antisémitisme païen des nazis et autres adeptes du nationalisme.
«L'effondrement de la foi chrétienne est nécessaire à la diffusion de l'idéologie antisémite moderne», écrit-il. «Le succès du nazisme dans les zones rurales protestantes, de structure socio-économique traditionnelle, permet de bien isoler le facteur religieux, l'importance capitale du processus de déchristianisation(...). C'est bien la perte du sens religieux qui met ce monde traditionnel en folie».
Il ajoute : «La solidité du catholicisme définit les seules véritables zones de résistance à la pénétration nazie (...). C'est l'effondrement de la foi protestante qui rend possible l'antisémitisme de masse» (page 271).
L'historien souligne par ailleurs la différence radicale entre les révolutions totalitaires (nazisme et communisme), qui prétendaient changer le monde, et les extrémismes actuels (lepénisme et écologisme) de nature conservatrice car ils visent seulement à lutter contre la marche de l'Histoire et à freiner qui l'immigration, qui le développement industriel (page 487).
Au début des années 90, tandis que les esprits s'échauffent en France autour de la question de l'immigration et de l'extrême-droite, Emmanuel Todd entre dans le débat public avec un essai intéressant, Le destin des immigrés (Seuil, 1994).
À partir de ses recherches sur les groupes familiaux, il souligne les différences fondamentales qui distinguent les Français, les Allemands et les Anglo-Saxons dans leur relation avec l'étranger. Il en tire des prévisions encourageantes sur l'issue du processus d'intégration des immigrés récents en France.
Dans une analyse présentée devant la Fondation Saint-Simon à la veille des élections présidentielles de 1995, il anticipe sur la victoire de Jacques Chirac en montrant l'existence d'un vote populaire anti-maastrichien que le candidat gaulliste a su récupérer.
Des commentateurs qui ignoraient jusqu'à son (pré)nom se dépêchent alors de faire d'Emmanuel Todd un chiraquien bon teint. Erreur manifeste. Tout éloigne le politicien fonceur et extraverti du penseur soucieux d'approfondissement et enclin à une perpétuelle remise en cause.
Aux élections européennes suivantes, Todd vote par bravade pour la liste communiste bien qu'il se soit éloigné de ce parti depuis l'adolescence.
Il anime un nouveau cénacle d'intellectuels, la Fondation Marc-Bloch, aux côtés de Philippe Cohen, rédacteur en chef de Marianne, et s'engage dans le débat sur l'euro avec des analyses judicieuses dans Marianne, Le Monde,... où il stigmatise les méfaits prévisibles de la monnaie unique et (déjà) de la mondialisation.
Il rédige une longue préface à une réédition de l'oeuvre de l'économiste allemand Friedrich List, qui se fit au XIXe siècle le chantre du protectionnisme, lui aussi à rebrousse-poil des idées libre-échangistes dominantes. Il montre combien List eut raison de promouvoir des mesures protectionnistes en Allemagne même pour faciliter l'émergence d'une industrie nationale capable de concurrencer l'industrie anglaise, dominante et dominatrice.
Il se fend aussi d'un essai d'économie, L'illusion économique (Gallimard, 1998), où il dénonce la vacuité de la classe dirigeante et en appelle au retour de l'idée nationale. «La liquéfaction des croyances collectives transforme les hommes politiques en nains sociologiques. (...) Avant Chirac, la population croyait encore, majoritairement, en la compétence de ses dirigeants. Depuis le revirement du 26 octobre 1995, et son approbation par les élites, les citoyens de base savent que le système a cessé d'être sérieux», écrit-il alors.
Mal à l'aise devant une caméra ou un micro, Emmanuel Todd n'a jamais trouvé le bonheur dans ses engagements publics.
Lorsqu'éclate l'affaire Haider, avec l'entrée du chef de l'extrême-droite autrichienne dans la coalition gouvernementale, l'historien se détache sans hésiter de la Fondation Marc-Bloch (aujourd'hui moribonde et privée de son nom). «Je n'ai pas accepté le discours souverainiste de mes amis, qui considéraient qu'il n'y avait rien à redire au choix des Autrichiens au nom de leur droit à choisir leur gouvernement», explique-t-il.
L'attentat terroriste contre les tours jumelles de New York et le Pentagone l'amènent à réfléchir sur la place des États-Unis dans le monde actuel et à venir. Il en tire un essai iconoclaste et d'une très grande perspicacité, Après l'empire (Gallimard).
En mai 2005, en rupture avec son engagement virulent contre l'euro et son non au référendum sur le traité de Maastricht (1992), Emmanuel Todd prône un oui timide au référendum sur le traité constitutionnel.
En novembre 2006, sur France Inter, à six mois des élections présidentielles, il se hasarde à prédire : «La victoire de la gauche est inéluctable si l'on regarde les précédentes élections...» mais «Ségolène Royal peut faire perdre la gauche...» Lui-même qualifie le duel Ségo-Sarko comme la «politique du vide».
Sur ses prises de position et ses engagements, Emmanuel Todd s'en explique à l'hebdomadaire Télérama (3 mars 2007) : «De formation, je suis historien. C'est normal de vouloir connaître la suite de l'histoire non ? Je ne suis jamais allé en Iran, et je n'étais pas allé en Union soviétique avant d'annoncer l'effondrement du système, mais je ne suis pas davantage allé dans le XVIII e siècle. Sur ces pays, je travaille en historien, à travers des documents, des paramètres, des statistiques. Et je prolonge des tendances...».
En septembre 2007, justement, il publie avec le démographe Youssef Courbage un essai iconoclaste truffé de chiffres pour répondre aux thèses de Huntington sur le choc des civilisations : Le rendez-vous des civilisations.
Aujourd'hui, dans la sérénité de son bureau, Emmanuel Todd se recentre sur l'histoire longue des sociétés. Prolongeant ses premières analyses d'anthropologie sur les structures familiales, il prépare un traité majeur qui pourrait condenser le fruit de plusieurs décennies de recherches en marge des modes et des courants. «Je brasse 600 groupes familiaux de tous les continents et mon horizon s'étend de l'an 3000 avant JC à l'an 1500 de notre ère !» dit-il en souriant.
Ainsi marche-t-il à pas comptés vers le sommet d'une carrière entamée il y a un quart de siècle.

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