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Heurts et malheurs du patrimoine

 

 
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  L'ambition d'attirer le public dans les monuments historiques n'était pas évidente, lorsque Jack Lang, ministre de la Culture de l'époque, lança, en 1984, la «Journée Portes ouvertes dans les monuments historiques» . Rebaptisée «Journées du Patrimoine» en 1992, le pari était dès lors gagné, puisque des millions de Français mais aussi d'Européens attendent désormais le 3ème dimanche de septembre pour (re)découvrir leur patrimoine.

Éric Varin

Le patrimoine, une notion récente

Ce succès populaire traduit l'évolution récente de nos mentalités.

Sans remonter aux premiers siècles de la christianisation (l'Eglise cherchait alors à effacer les cultes passés, en détruisant les édifices païens), nous ne pouvons que constater le peu d'intérêt suscité par ce patrimoine auprès de nos anciens rois.

En effet, ceux-ci n'agissaient qu'en fonction de l'utilité immédiate, et la préservation d'un monument ne servait que si ce dernier avait une fonction précise. Considéré comme le bien propre du prince, le monument n'appartenait pas encore à la Nation. Pire encore, certains, dans le dessein d'effacer le souvenir illustre de leurs prédécesseurs, détruisaient les palais et autres châteaux de ces derniers, pour en construire de plus vastes et de plus beaux.

Que dire aussi de l'émerveillement que suscite telle ou telle cathédrale gothique, si ce n'est qu'elle a, dans la plupart des cas, remplacé (et donc détruit) un édifice roman antérieur ; ce dernier, étant situé, dans certains cas, sur le site d'un culte plus ancien encore, dont on a voulu effacer toutes traces.

On le constate, l'Ancien Régime ne concevait pas (à l'exception de quelques érudits passionnés ) le patrimoine, comme étant un bien à conserver, mais bel et bien comme un moyen de servir les pratiques, et de répondre aux exigences chaque époque. Les monuments disparus ont servi, durant tout le Moyen Age, de carrières de pierre et de réserve de matériaux.

Le patrimoine, héritage commun de la Nation

Il faudra attendre la Révolution pour voir s'opérer un changement radical, avec la confiscation des biens de l'Eglise, puis aussi de celles des nobles émigrés. La Nation naissante se voit donc confier une nouvelle tâche, consistant à recenser et à préserver son patrimoine.

L'abbé Henri Grégoire, ami des hommes de toutes les couleurs (musée des Beaux-Arts de Besançon)C'est à cette époque, que naît la notion de patrimoine et de monuments historiques, en même temps que celle de vandalisme (le mot, qui fait référence à des Barbares du Ve siècle, est inventé par l'abbé Grégoire en janvier 1794).

A la nouvelle tâche (de protection) va s'opposer une envie presque irrésistible des révolutionnaires : faire disparaître les traces de la monarchie et de l'Ancien Régime.

Face à cette volonté populaire de destruction, le nouveau pouvoir va pourtant tenter de mener à bien sa nouvelle mission, en instituant, dès 1790, la Commission des Monuments. Suspectée de favoriser la survivance de l'Ancien Régime (elle tentait de sauvegarder les monuments du passé), elle est dissoute, puis remplacée par la Commission des Arts, qui redouble d'efforts pour sauvegarder tout ce qui peut l'être. Ainsi, neuf dépôts lapidaires sont créés pour répondre à cette action, dont celui des Petits Augustins, qu'Alexandre Lenoir transformera en musée des Monuments français.

Le début du XIXe siècle voit l'apaisement des querelles révolutionnaires, alors que le Concordat réaffecte les édifices religieux au culte, marquant un rapprochement entre l'Eglise et l'Etat, et par conséquent une plus grande protection des monuments cultuels.

Ce XIXe siècle reste aussi celui des sociétés savantes, qui se lancent, sans compter, dans des actions de recensement et de connaissance des monuments, notamment à la suite d'Arcisse de Caumont, fondateur de la Société Française d'Archéologie.

On redécouvre les chefs d'oeuvre de l'art médiéval et notamment celui de l'art gothique, popularisé par le roman Notre Dame de Paris de Victor Hugo. Le poète s'insurge contre le sort réservé aux monuments français.

Prosper Mérimée en 1860Dans le même temps, François Guizot, ministre de l'instruction Publique, place l'Inventaire et la Conservation des Monuments sous sa tutelle.

Il crée le poste d'Inspecteur général des Monuments Historiques, occupé par Ludovic Vitet le 23 octobre 1830, puis, à partir du 27 mai 1834 et durant 26 années, par Prosper Mérimée.

Ce dernier sillonne le pays, alerte l'opinion publique, recense les monuments, en sauve certains d'une destruction annoncée. C'est lui également, qui imposera son ami Eugène Viollet le Duc pour la restauration de Vézelay.

Eugène Viollet-le-DucDès lors, cet architecte n'aura de cesse d'exposer son art, en restaurant de nombreux monuments mais également une ville entière (Carcassonne).

Tout au long du XIXème siècle, les polémiques se succèdent, les théories s'affrontent, mais la notion de patrimoine est devenue une réalité, a laquelle on accorde désormais une véritable politique, dont les fondements seront posés par la loi de 1913.

Le patrimoine aujourd'hui

La loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l'État ajoute les édifices religieux à l'ensemble des monuments que doit gérer le service créé par Guizot, puis les «objets historiques», les sites naturels, puis enfin les abords de ces monuments. La tâche est immense, et les destructions ou mutilations, dues aux guerres, alourdissent encore, un peu plus, cette mission.

Désirant redonner un nouveau souffle à la connaissance et à la sauvegarde de notre patrimoine après la seconde guerre mondiale, André Malraux, ministre des Affaires culturelles, lance l'Inventaire général des richesses artistiques de la France, en créant pour cela un service autonome.

Puis, la création de la Direction des Antiquités répond aux destructions d'ensembles entiers, comme les quartiers antiques de Lyon, le forum de Poitiers,...Le processus semble néanmoins difficile à gérer, puisque cette période de prospérité économique voit les campagnes se vider, et les villes croître très (trop) rapidement. Les villes se «bétonnent», lorsque la gestion des secteurs sauvegardés passe sous la tutelle du Ministère de l'équipement, censé s'occuper de la croissance des cités, avant de garantir la protection des monuments, deux missions (apparemment) si proches, et pourtant si contradictoires. La précipitation, la méconnaissance, l'attrait de nouveaux centres attractifs,.., expliquent les «actes de vandalisme», liés à cette époque, mais aussi les erreurs, ou manquements, que connaît alors cette mission, née 200 ans plus tôt.

Demain, quel avenir pour le patrimoine ?

Pourtant, le champ d'investigation de la direction du Patrimoine croît de manière exponentielle, depuis le milieu des années 1980 (Protection du patrimoine contemporain, industriel, photographique,...), alors que dans le même temps, les moyens consacrés à cet objectif stagnent, ou croissent de manière bien inégale par rapport à celle des monuments à protéger.

De nouvelles pistes, pour poursuivre cette action, s'entrouvrent. Qu'il s'agisse de la réutilisation des monuments ou de leur exploitation à travers des scénographies, et autres spectacles.Ou encore de la création de la Fondation du Patrimoine, organisme privé indépendant, venant au secours des institutions publiques..Mais là aussi, les dérives se font jour. La conception du patrimoine, de cette fondation, se rapproche plus de la vision anglo-saxonne, qui tend à concevoir le monument en fonction de son utilitarisme, et/ou de sa rentabilité commerciale..

D'un autre côté, la volonté de décentralisation provenait de l'ambition de voir plus s'impliquer les acteurs «locaux», prêts à se «battre» pour sauver leur monuments. Mais les préfets et autres responsables régionaux doivent se soucier également des préoccupations et attentes des entreprises et du secteur touristique. Deux domaines souvent bien éloignés de celui de la protection et de la conservation.

Est-on alors revenu au point de départ, où le monument ne sera jugé que par rapport à son utilité, l'esthétique et l'Histoire étant à nouveau délaissées? Ou alors vivons-nous les prémisses d'une nouvelle ère en la matière, ou tous ensemble, au même moment, nous affirmerons vouloir «faire vivre notre patrimoine»?
 


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