historiens

Identifiant

Mot de passe



Mot de passe oublié ?
Adhérer aux Amis d'Hérodote
Retour vers Portraits d'Historiens
La lettre d'Hérodote
Recherche d'un article
Devinette

Qui a bâti la cité de Chandigarh, capitale du Pendjab ? Réponse

Emmanuel Todd
Histoire de famille
 

Né en 1951, Emmanuel Todd bâtit dans la discrétion une oeuvre qui fera date dans l'histoire des sociétés. Ses maîtres ont nom Montesquieu, Tocqueville, Aron mais aussi Durkheim et Le Play.

Quelques livres d'Emmanuel Todd : Après l'Empire (2002), Le rendez-vous des civilisations (2007), Après la démocratie (2008).

Emmanuel Todd (photo: J. Sassier)Quinquagénaire, Emmanuel Todd garde l'allure d'un adolescent mais il a déjà jeté les bases d'une oeuvre dense et originale.

Petit-fils de l'écrivain Paul Nizan («J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie», Aden Arabie) et fils du grand reporter Olivier Todd, l'historien s'inscrit dans la lignée de Montesquieu, Tocqueville et Raymond Aron en proposant une approche globale des sociétés.

Au fil de ses ouvrages, il a mûri une pensée originale, solidement charpentée, fondée sur une culture encyclopédique et une liberté d'esprit plus proche de la tradition anglo-saxonne que de la tradition universitaire française.

Ses analyses à rebrousse-poil ont été plusieurs fois vérifiées par les événements (chute de l'URSS, montée des votes protestataires en France,...). Elles lui valent aujourd'hui une réputation de prophète ou de Cassandre.

André Larané.
Le libre-échange, voilà l'ennemi !

Emmanuel Todd est revenu dans le débat politique à l'avant-veille des élections présidentielles d'avril 2007 et à nouveau en septembre 2008 avec un pamphlet aussi virulent que pertinent : Après la démocratie.

Comme il l'a déjà fait avec L'illusion économique (1999), il dénonce le «libre-échangisme» hérité de David Ricardo. Selon ce grand économiste du XIXe siècle, le libre-échange permet à chaque pays de se spécialiser dans les productions pour lesquelles il est le mieux placé (le vin au Portugal, le textile en Angleterre), cette spécialisation profitant in fine à tout le monde.

Aujourd'hui, avec la montée en puissance de l'Inde et de la Chine, le libre-échange économique n'est plus d'actualité selon Emmanuel Todd car ces deux pays-continents, du fait de leur poids démographique, n'ont aucune raison de se spécialiser et peuvent donc concurrencer sans limite les producteurs occidentaux, jusqu'à épuisement de ceux-ci.

En somme, les classes populaires d'Europe ont raison contre leurs élites dirigeantes quand elles dénoncent les délocalisations et l'abattage à tout va des protections douanières ! La solution, pour Emmanuel Todd, réside dans la formation d'une entité économique étendue à toute l'Europe mais protégée de la «mondialisation» par de solides protections douanières. C'est ce qu'il appelle un «protectionnisme européen raisonnable».

Un historien aux vues prémonitoires
- La chute finale, mortalité infantile et régime communiste

À 17 ans, en plein Mai 68, le jeune homme s'inscrit au Parti communiste. Après cette brève poussée d'acné juvénile, il revient aux choses sérieuses: études à Sciences Po et doctorat d'histoire à Cambridge.

En 1976, grâce au soutien de deux amis de la famille, Jean-François Revel et Emmanuel Leroy-Ladurie, Emmanuel Todd publie un essai détonant intitulé La chute finale, essai sur la décomposition de la sphère soviétique - appréciez le calembour - (Robert Laffont).

Tandis que la gauche socialiste fleurette avec le PCF et que la jeunesse dénonce à l'envi l'impérialisme US, il annonce dans ce livre rien moins que la faillite prochaine du système soviétique ! À la suite du soviétologue Alain Besançon, le jeune Todd souligne le caractère peu crédible des statistiques soviétiques officielles.

Concentrant son attention sur la remontée tendancielle du taux de mortalité infantile en URSS depuis le début des années 1960, il y voit le signe indubitable d'une faillite majeure du régime et de son prochain effondrement (on peut pardonner beaucoup de choses à un régime mais pas de laisser mourir les enfants, de plus en plus nombreux d'une année sur l'autre !...). Pourtant, le public français se détourne de son ouvrage comme du Court traité de soviétologie d'Alain Besançon, malgré les vertus prémonitoires de l'un et de l'autre...

Finalement, c'est l'historienne Hélène Carrère d'Encausse qui recueillera le mérite d'avoir anticipé l'effondrement de l'URSS avec son essai : L'empire éclaté (1978), en dépit d'un énorme contresens... Elle prédit en effet que l'URSS s'effondrera en raison de la fécondité très élevée des populations musulmanes d'Asie centrale (la suite montrera que l'effondrement est venu au contraire des populations baltes à très faible fécondité mais à forte conscience politique).

- Le fou et le prolétaire, aux origines de la Grande Guerre

Emmanuel Todd poursuit son oeuvre avec un essai atypique sur la bourgeoisie européenne d'avant 1914 et les origines de la Grande Guerre et du totalitarisme : Le fou et le prolétaire (Robert Laffont, 1978).

À la manière du sociologue Émile Durkheim, qui tirait des enseignements d'ordre général à partir d'indicateurs statistiques apparemment mineurs, il révèle l'angoisse qui tenaillait la bourgeoisie de cette époque, en France comme en Allemagne, en Angleterre comme en Russie.

Il montre que le taux de suicide dans la bourgeoisie et la petite-bourgeoisie était alors plus élevé que dans les classes populaires. Ainsi, «en Angleterre, les épiciers se suicidaient vers 1880-1882, dix-sept fois plus fréquemment que les mineurs» ! Il s'agit là d'une anomalie sociologique, les classes inférieures ayant par définition plus de motifs de désespérance que les classes aisées... et cette anomalie peut être interprétée comme un signe précurseur de la folie meurtrière de 14-18 !

Celle-ci est venue de ce que les bourgeois européens, pour des raisons indéfinissables, étaient mal dans leur peau : «La classe dangereuse pour l'ordre établi, en Europe, au XIXe et au début du XXe siècle, ne fut pas le prolétariat mais la petite-bourgeoisie», insiste Emmanuel Todd. Ainsi, «deux ans à peine après la prise de la Bastille, boutiquiers et artisans français s'apprêtent à saigner l'Europe»... Eh oui, rappelons-le, ce sont les artisans, boutiquiers et scribouillards parisiens qui ont entraîné le pays dans la guerre avec l'Europe en 1792 (de la même façon qu'ils entraînèrent la monarchie dans le massacre et la répression des protestants en 1572 et en 1685).

Mais on ne peut négliger aussi les aspects technologiques qui ont donné au XXe siècle une dimension meurtrière sans précédent. «Le début du XXe siècle est un deuxième âge de fer au cours duquel on invente la mitrailleuse, le char d'assaut, le fil de fer barbelé. Peut-on écrire une histoire du stalinisme, de l'hitlérisme ou de la guerre de 1914-1918, sans intégrer ces divers éléments ? Le camp de concentration était vers 1850 une impossibilité technique», rappelle Emmanuel Todd. «Si l'on considère que le trait commun à tous les pouvoirs totalitaires est la capacité d'organiser de grandes boucheries humaines au moyen d'un appareil d'État solide, et au nom d'une idéologie, la première grande fête totalitaire est la guerre de 1914-1918. Six millions d'hommes y trouvent la mort. Elle est, à travers la plus grande partie de l'Europe, la première mobilisation totale des ressources sociales par l'État dans un but de tuerie. Les autres délires européens suivent sans effort cette première percée de l'instinct de mort».

L'Angleterre toujours solide

L'anglophilie d'Emmanuel Todd perce dans la découverte de la bonne santé mentale du Royaume-Uni. «Je maintiens, contre les économistes, que l'Angleterre reste solide, que la France n'est plus fragile, et que l'Allemagne est toujours le pays le plus incertain d'Europe», écrit-il dans le Le fou et le prolétaire à propos de l'Angleterre déboussolée des années 1970. Ce propos date, rappelons-le, de 1978, alors que chacun désespérait de la Grande-Bretagne et que Margaret Thatcher s'apprêtait à sortir le pays de l'ornière.

Chercheur de familles

Dans les années 1980, Emmanuel Todd jouit d'une fonction à l'INED (Institut National des Études Démographiques) qui lui laisse du temps pour des recherches sur le rôle des structures familiales dans les phénomènes sociaux et les systèmes idéologiques.

De ces recherches, qui dérivent de Frédéric Le Play, un savant un peu oublié du XIXe siècle, Emmanuel Todd tire de très robustes essais, La troisième planète, L'enfance du monde, La nouvelle France, L'invention de l'Europe, (Seuil). Au fil de ses ouvrages, il popularise et affine des concepts tels que famille souche ou famille nucléaire.

- L'Invention de l'Europe et l'explication par la famille

Dans L'invention de l'Europe (Seuil, 1990), Emmanuel Todd nous fait découvrir un certain «relativisme idéologique» ! Il montre en effet que les options politiques et idéologiques des sociétés seraient sous-tendues par les structures familiales.

Ainsi les Anglo-Saxons privilégient-ils la liberté et se désintéressent-ils de l'objectif d'égalité en raison de la prédominance en leur sein de la famille nucléaire absolue (père, mère et enfants). La liberté de tester (aucune obligation de léguer quoi que ce soit à ses enfants) est caractéristique de cette structure familiale. En Allemagne, la prédominance de la famille souche (grands-parents, parents et enfants sous un même toit ou proches les uns des autres), expliquerait pour partie l'attachement de la population à des structures égalitaires et autoritaires (suivez mon regard !).

Le chercheur montre que l'aire de développement naturel du communisme correspond à la famille communautaire et égalitaire, caractérisée par l'égalité de traitement entre tous les héritiers ; a contrario, les pays où il est le moins développé correspondent à la famille nucléaire absolue (traitement indifférent des enfants).

Quant aux Français, s'ils se montrent si attachés à la fois à l'égalité et à la liberté (valeurs qu'ils croient volontiers universelles), c'est que leur pays serait dominé en son coeur par le modèle familial «nucléaire égalitaire».

Soulignons que cette grille d'explication des phénomènes sociologiques et historiques a été adoptée aussi par l'historien Pierre Chaunu : dans La France (1981), il note que la féodalité est née en France dans les régions septentrionales à famille nucléaire où l'étroitesse du cercle familial nécessitait le recours à la protection par un tiers plus puissant; a contrario, dans les régions méridionales, l'importance des familles communautaires et leur rôle dans la protection des individus auraient contrarié le développement de la féodalité.

Aux sources de l'antisémitisme

Dans L'invention de l'Europe, Emmanuel Todd distingue l'antijudaïsme chrétien, qui visait à convertir les Juifs mais pas à les détruire, et l'antisémitisme des nazis et autres adeptes du nationalisme. «L'effondrement de la foi chrétienne est nécessaire à la diffusion de l'idéologie antisémite moderne», écrit-il. «C'est bien la perte du sens religieux qui met ce monde traditionnel en folie». Il observe : «La solidité du catholicisme définit les seules véritables zones de résistance à la pénétration nazie (...). C'est l'effondrement de la foi protestante qui rend possible l'antisémitisme de masse» (page 271).

L'historien relève par ailleurs la différence entre les révolutions totalitaires (nazisme et communisme), avec des militants jeunes qui prétendaient changer le monde, et les extrémismes actuels (lepénisme et écologisme), de nature conservatrice car ils visent seulement à lutter contre la marche de l'Histoire et à freiner qui l'immigration, qui le développement industriel (page 487).

La politique à fleur de peau

Au début des années 90, tandis que les esprits s'échauffent en France autour de la question de l'immigration et de l'extrême-droite, Emmanuel Todd entre dans le débat public avec un essai intéressant, Le destin des immigrés (Seuil, 1994).

À partir de ses recherches sur les groupes familiaux, il souligne les différences fondamentales qui distinguent les Français, les Allemands et les Anglo-Saxons dans leur relation avec l'étranger. Il en tire des prévisions encourageantes sur l'issue du processus d'intégration des immigrés récents en France.

Dans une analyse présentée devant la Fondation Saint-Simon à la veille des élections présidentielles de 1995, il montre l'existence d'un vote populaire anti-Maastricht que le candidat gaulliste, Jacques Chirac, va habilement récupérer. Des commentateurs qui ignoraient jusqu'à son (pré)nom se dépêchent alors de faire d'Emmanuel Todd un chiraquien bon teint. Erreur manifeste. Tout éloigne le politicien fonceur et extraverti du penseur soucieux d'approfondissement et enclin à une perpétuelle remise en cause. Aux élections européennes suivantes, Todd vote par bravade pour la liste communiste bien qu'il se soit éloigné de ce parti depuis l'adolescence.

Il anime un nouveau cénacle d'intellectuels, la Fondation Marc-Bloch, aux côtés de Philippe Cohen, rédacteur en chef de Marianne, et s'engage dans le débat sur l'euro avec des analyses judicieuses dans Marianne, Le Monde,... où il stigmatise les méfaits prévisibles de la monnaie unique et (déjà) de la mondialisation. Dans la foulée, il rédige une longue préface à une réédition de l'oeuvre de l'économiste allemand Friedrich List, qui se fit au XIXe siècle le chantre du protectionnisme, lui aussi à rebrousse-poil des idées libre-échangistes dominantes. Il montre combien List eut raison de promouvoir des mesures protectionnistes en Allemagne, pour faire émerger une industrie apte à concurrencer l'industrie anglaise.

Il se fend aussi d'un essai d'économie, L'illusion économique (Gallimard, 1998), où il dénonce la vacuité de la classe dirigeante et en appelle au retour de l'idée nationale. «La liquéfaction des croyances collectives transforme les hommes politiques en nains sociologiques. (...) Avant Chirac, la population croyait encore, majoritairement, en la compétence de ses dirigeants. Depuis le revirement du 26 octobre 1995, et son approbation par les élites, les citoyens de base savent que le système a cessé d'être sérieux», écrit-il alors.

Mal à l'aise devant une caméra ou un micro, Emmanuel Todd n'a jamais trouvé le bonheur dans ses engagements publics.
Lorsqu'éclate l'affaire Haider, avec l'entrée du chef de l'extrême-droite autrichienne dans la coalition gouvernementale, l'historien se détache sans hésiter de la Fondation Marc-Bloch (aujourd'hui moribonde et privée de son nom). «Je n'ai pas accepté le discours souverainiste de mes amis, qui considéraient qu'il n'y avait rien à redire au choix des Autrichiens au nom de leur droit à choisir leur gouvernement», explique-t-il.

L'attentat terroriste contre les tours jumelles de New York et le Pentagone l'amènent à réfléchir sur la place des États-Unis dans le monde actuel et à venir. Il en tire un essai iconoclaste et d'une très grande perspicacité, Après l'empire (Gallimard). En septembre 2007, il publie avec le démographe Youssef Courbage un essai iconoclaste truffé de chiffres pour répondre aux thèses de Huntington sur le choc des civilisations : Le rendez-vous des civilisations. Il observe aussi avec circonspection l'élection aux États-Unis de Barack Obama : si talentueux qu'il soit et si réconfortante que soit son élection, celle-ci ne suffira pas à inverser le cours des choses. Pour Emmanuel Todd, le nouveau président ne pourra au mieux qu'assurer aux États-Unis un déclin apaisé.

En mai 2005, en rupture avec son engagement virulent contre l'euro et son non au référendum sur le traité de Maastricht (1992), Emmanuel Todd prône un oui timide au référendum sur le traité constitutionnel. En novembre 2006, sur France Inter, à six mois des élections présidentielles, il se hasarde à prédire : «La victoire de la gauche est inéluctable si l'on regarde les précédentes élections...» mais «Ségolène Royal peut faire perdre la gauche...» Lui-même qualifie le duel Ségo-Sarko comme la «politique du vide». Un an plus tard, il remonte au front avec un essai corrosif dans lequel il tente d'expliquer l'évolution des sociétés occidentales à la lumière de l'élection hors-norme de Nicolas Sarkozy : Après la démocratie.

Sur ses prises de position et ses engagements, Emmanuel Todd s'en explique à l'hebdomadaire Télérama (3 mars 2007) : «De formation,je suis historien. C'est normal de vouloir connaître la suite del'histoire non ? Je ne suis jamais allé en Iran, et je n'étais pas allé enUnion soviétique avant d'annoncer l'effondrement du système, maisje ne suis pas davantage allé dans le XVIIIe siècle. Sur ces pays, jetravaille en historien, à travers des documents, des paramètres, desstatistiques. Et je prolonge des tendances...».

En attendant d'en découdre à nouveau, Emmanuel Todd se recentre sur l'histoire longue des sociétés. Dans la sérénité de son bureau, prolongeant ses premières analyses d'anthropologie sur les structures familiales, il prépare un traité majeur qui pourrait condenser le fruit de plusieurs décennies de recherches en marge des modes et des courants. «Je brasse 600 groupes familiaux de tous les continents et mon horizon s'étend de l'an 3000 avant JC à l'an 1500 de notre ère !» dit-il en souriant.

Ainsi marche-t-il à pas comptés vers le sommet d'une carrière entamée il y a un quart de siècle.

haut de la page haut de page Envoyer cette page à un(e) ami(e)
fermer
Animation cartographique avec Histoire à la carte
Pour accéder à la carte :
Identifiant       
Mot de passe


Mot de passe oublié ?
Adhérer aux Amis d'Hérodote