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Voltaire (1694 - 1778)

Un persifleur de génie


De son vrai nom François Marie Arouet, Voltaire est l'écrivain le plus célèbre de l'époque de Louis XV. Fils de notaire, il effectue d'excellentes études classiques au collège de Clermont (aujourd'hui le lycée Louis-le-Grand), à Paris. Son parrain l'abbé de Chateauneuf le présente à la courtisane Ninon de Lenclos alors âgé de plus de 90 ans, qui, séduite par l'adolescent, le... couche sur son testament !

Le jeune homme abandonne bientôt ses études de droit pour le libertinage et l'écriture, mettant à profit son style littéraire et son insurpassable talent dans le persiflage.

Camille Vignolle

Aventurier et séducteur

Une épigramme moquant les prétendues amours incestueuses du Régent lui vaut un premier séjour à la Bastille en 1717.

En sortant, il adopte pour pseudonyme un anagramme approximatif de son nom sous lequel il accèdera à l'immortalité. En 1726, au chevalier de Rohan-Chabot qui se moque de ce nouveau nom, Voltaire répond : «Mon nom, je le commence, et vous finissez le vôtre !», ce qui lui vaut une bastonnade et un deuxième séjour à la Bastille.

Après quoi, il séjourne pendant trois ans en Angleterre. Il en revient avec les Lettres philosophiques ou Lettres anglaises (1734) où il fait l'apologie du système politique anglais... pour mieux souligner les faiblesses de la monarchie française. Prudent, Voltaire se retire quelque temps au château de Cirey, en Lorraine, chez sa nouvelle maîtresse Émilie du Châtelet, une femme d'exception pour laquelle il fait exception à sa misogynie.

Homme du monde, il jouit d'une grande fortune acquise par ses oeuvres littéraires (en particulier ses contes grivois comme Zadig, qu'il qualifie lui-même de coÿonnades) et des spéculations heureuses. Dès 1729, il a ainsi réalisé un coup de maître en achetant tous les billets d'une loterie...

Grâce au soutien de la marquise de Pompadour, il obtient d'être rappelé à Versailles, est nommé historiographe du roi Louis XV et entre à l'Académie française le 2 mai 1746. Il devient l'homme le plus en vue d'Europe. On le surnomme le «roi Voltaire».

Mais la mort en couches d'Émilie du Châtelet, en 1749, affecte sincèrement l'écrivain. Comme il commence par ailleurs à pâtir de la concurrence d'une nouvelle génération de «philosophes», il se rend l'année suivante en Prusse à l'invitation du roi Frédéric II. Le roi Louis XV ne le retient pas : «Ce sera un fou de plus à la cour de Prusse, et un fou de moins dans la mienne», confie-t-il.

Le despote et le philosophe

Voltaire et Frédéric II à Sans-SouciVoltaire arrive le 10 juillet 1750 à Berlin, une ville jeune et en plein essor, encore très marquée par l'origine française de ses premiers habitants, des huguenots chassés par Louis XIV.

Le jeune roi de Prusse, très francophile, a nommé à la tête de l'Académie de Berlin l'astronome Maupertuis, qui a été l'amant de Mme du Châtelet et avec qui Voltaire est en conflit permanent... Qu'à cela ne tienne, le prestigieux écrivain est accueilli avec tous les égards au palais de Potsdam. Frédéric II lui donne la croix du Mérite et une pension de 20.000 livres. Il l'invite tous les soirs à sa table et lui demande de corriger ses propres écrits en français.

Le roi se sert de lui pour faire oublier à l'opinion publique française sa politique d'agression et se donner une image de «despote éclairé» (despote, certainement, éclairé, cela se discute). Mais très vite Voltaire se lasse de ce doux esclavage d'autant qu'on lui a rapporté cette remarque du roi : «J'ai encore besoin de lui pour revoir mes ouvrages : on suce l'orange et on jette l'écorce». 

Quand Frédéric II fait saisir et brûler en place publique, le 24 décembre 1752, un pamphlet de Voltaire contre son ennemi intime, Maupertuis, la coupe déborde. Un soir, le roi fait porter au philosophe ce message : «Vous avez le coeur cent plus affreux encore que votre esprit n'est beau». Au page qui attend la réponse, Voltaire lance : «Qu'il aille se faire foutre !» Voltaire quitte Berlin le 26 mars 1753 mais ses tourments ne sont pas finis. Il est arrêté à Francfort pendant plusieurs jours par des officiers prussiens, le temps pour eux de retrouver des manuscrits du roi qu'avait emportés l'indélicat.

Bouffeur de curés

De retour en France, Voltaire se reprend à polémiquer avec ses compatriotes, notamment Rousseau, sa tête de Turc. En guerre permanente contre l'Église catholique et les Jésuites (une rancoeur de jeunesse ?), il combat aussi le parti dévot et le journaliste Jean Élie Fréron auquel ses opinions modérées et au demeurant bien étayées valent la haine des «philosophes».

Il n'en craint pas moins la colère du roi et s'installe en 1755 aux Délices, près de Genève, puis à Ferney, à deux pas de la frontière, avec sa maîtresse qui est aussi sa nièce, Mme veuve Denis. 

L'éloignement de la capitale ne l'empêche pas de recevoir tous les grands esprits d'Europe et même d'Amérique. C'est à Ferney qu'il reçoit aussi la veuve de Jean Calas, un protestant injustement condamné à mort et exécuté à Toulouse. À 68 ans, lui qui jusque-là s'était désintéressé des erreurs de la justice voit dans l'affaire une bonne occasion d'attaquer l'Église. Usant de sa plume et de ses relations, il va obtenir sa réhabilitation.

Le dîner des philosophes à Ferney (Condorcet à gauche, Voltaire au centre, Diderot à droite) (Jean Huber, 1772,  Voltaire Foundation, Oxford)

Dans les affaires judiciaires ultérieures, l'«ermite de Ferney» montrera plus de prudence, l'Église, il est vrai, n'y étant guère impliquée. C'est le cas avec l'exécution du chevalier de la Barre sur ordre du Parlement de Paris ou celle de Lally-Tollendal, ancien gouverneur des Indes. Quand les Parlements sont dissous par le chancelier Maupeou, Voltaire, jusque-là présent et réservé, les attaque avec virulence et justesse. Il revient à beaucoup plus de prudence lorsque ces mêmes Parlements sont rétablis par le chancelieur Maurepas, cinq ans plus tard...

Le château de Voltaire à Ferney (gravure)Sa réputation de «philosophe» et de pourfendeur de l'injustice et de l'arbitraire lui vaut de son vivant même une quasi-apothéose. La population parisienne lui fait un triomphe lors de son retour à Paris, quatre mois avant sa mort et il a la satisfaction de voir couronner son propre buste sur la scène du Théâtre Français.

Le 11 juillet 1791, au début de la Révolution, qu'il a provoquée sans l'avoir souhaitée, sa dépouille est transportée en grande pompe à l'église Sainte-Geneviève, transformée en nécropole sous le nom de Panthéon. Elle est rejointe trois ans plus tard par celle de son vieil adversaire, Rousseau.

Les limites de la tolérance

La postérité a fait de Voltaire le premier des intellectuels et un champion de la tolérance, des droits de l'homme et de la liberté de penser. C'est lui faire beaucoup d'honneur...

Pour des raisons qui lui appartiennent, l'écrivain et homme du monde nourrit une haine farouche à l'égard des religions et plus particulièrement de l'Église catholique qu'il ne désigne jamais dans ses écrits que sous l'abrégé : «l'Inf.» pour l'Infâme. Il ne manque jamais une occasion de dénoncer d'éventuels abus du clergé comme on l'a vu avec l'affaire Calas mais se montre indifférent à toutes les autres formes d'abus. Ainsi se garde-t-il de défendre son adversaire Fréron lorsque sa revue est censurée par le pouvoir.

En matière d'humanité, Voltaire ferait singulièrement tache en notre siècle avec des formules sans équivoque racistes : «Il n'est permis qu'à un aveugle de douter que les blancs, les nègres, les albinos, les Hottentots, les Lapons, les Chinois, les Amériques ne soient des races entièrement différentes» (Essai sur les moeurs et l'esprit des nations, 1756) ou méprisantes à l'égard des humbles : «Il me paraît essentiel qu'il y ait des gueux ignorants» (lettre du 1er avril 1766).

Dans le Dictionnaire philosophique (1764), Voltaire affiche son peu de considération pour les femmes («Plus faibles, les femmes sont plus douces...») et son horreur de l'homosexualité («abomination infâme»). Sur les juifs et les musulmans, il emploie des formules assassines qui, à coup sûr, lui vaudraient aujourd'hui les foudres de la loi («C'est à regret que je parle des juifs: cette nation est à bien des égards, la plus détestable qui ait jamais souillé la terre»). Son opuscule en vers : Le fanatisme ou Mahomet (1736) dépasse également les bornes de la décence («Et de tous les tyrans c'est le plus criminel»).

Qu'on ne s'y trompe pas. Ces considérations ne sont pas le reflet de l'époque mais le propre d'un individu. De Rousseau à Condorcet et Turgot, le Siècle de Voltaire connut maints autres esprits véritablement éclairés et à mille lieues de ces pensées obscènes.