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Pierre Chaunu

Un historien qui compte


Pierre Chaunu (17 août 1923 - 23 octobre 2009) est un précurseur de l'Histoire quantitative que le grand public connaît surtout à travers ses cris d'alarme concernant la démographie européenne.

Pierre Chaunu est l'une des grandes figures de l'école historique française.

Professeur d'Histoire moderne à la Sorbonne, il se fait connaître par sa thèse sur Séville et l'Atlantique (1504-1650) (12 volumes !) qui fait de lui le précurseur de l'Histoire quantitative. Rédigée en collaboration avec son épouse, elle s'appuie sur une colossale collecte de données concernant le commerce colonial de l'Espagne.

L'enfance, la vie et la mort

«Né en 1923, à la lisière du champ de bataille de Verdun, orphelin de mère presque à ma naissance, élevé dans un monde de vieillards, gorgé de souvenirs, je ne sépare pas le passé de l'avenir, le vertige de l'avant et celui de l'après. La vie est d'autant plus belle que je la sais menacée. Ecoeuré par les effets tangibles de la sotte querelle, empêché par les circonstances d'être vraiment utile aux miens - la recherche médicale m'a toujours fasciné - je suis devenu historien. Je suis parvenu à me persuader qu'une connaissance plus étendue du passé pouvait servir, peut-être, à une avancée vers un moindre mal,» écrit Chaunu.

L'historien est très tôt fasciné par le dynamisme démographique et la féconde vitalité de l'Occident au Moyen Âge.

Il souligne l'avènement d'un monde plein : «Le monde plein, c'est 40 hommes vivant au minimum par km2, sur un espace défriché à 80% tel que, monté sur l'un des 130.000 clochers de la chrétienté latine, on en voit 5 ou 6 à l'horizon».

D'après Chaunu, l'Église, en prônant le mariage tardif au XIIIe siècle pour faire face au monde plein, a produit une catéchèse excessive qui a fini par confondre péché avec fornication et plaisir sexuel (rien à voir avec l'idéal stoïcien de l'Antiquité qui accepte la procréation tout en rejetant le plaisir sexuel, celui-ci ayant l'inconvénient d'aliéner la liberté !).

Au Moyen Âge, la planète est encore compartimentée : «Au XIIIe siècle, aucune civilisation n'a d'yeux sur plus d'un tiers de la planète », écrit-il dans Colomb ou la logique de l'imprévisible (François Bourin, 1993). Tout change avec Christophe Colomb. «1492, c'est l'année de l'Espagne, l'année de l'émergence d'une puissance qui, en un demi-siècle, devient dominante».

Travail et loisir

Pierre Chaunu note que les sociétés de loisirs sont derrière nous. L'Amérique précolombienne consacre quatre fois moins de temps que la Chrétienté à la production de sa nourriture, estime-t-il. Le loisir libéré par une nourriture trop libéralement obtenue (maïs, manioc) a bloqué, hors du monde méditerranéen , le progrès technologique.

Dans l'Occident médiéval, la croissance de la production a été rendue possible par l'intériorisation de la pensée hébraïque qui, fait unique sous l'Antiquité, a substitué à l'opposition entre travail servile et travail libre, une opposition temporelle entre les six jours ouvrés et le Sabbat.

Drame aux Amériques

En Amérique, l'arrivée des Européens produit un cataclysme démographique, en premier lieu du fait de l'importation de maladies comme la variole contre lesquelles les Amérindiens ne sont pas immunisés. De 80 millions à la veille des Grandes Découvertes, leurs effectifs chutent d'environ 90% !

«C'est entre 1720 et 1740 que, partout la population recommençant à croître très lentement, nous avons la présomption d'un retour à l'équilibre dans un écosystème modifié», écrit Chaunu.

Dans le droit fil de sa thèse sur Séville, Pierre Chaunu publie de nombreux ouvrages sur l'Amérique hispanique, l'Espagne de Philippe II, le temps de Luther et des Réformes... en particulier un bel ouvrage illustré : La civilisation de l'Europe des Lumières (Arthaud, 1971).

Statistiques à l'appui, il montre que le commerce entre l'Amérique hispanique et la métropole n'a pratiquement rien rapporté à celle-ci. Au mieux, les trésors d'Amérique équivalent à 6 ou 7 % du revenu annuel du roi de France, non déduit le coût exorbitant du transport. «À quoi sert l'or d'Amérique ? À produire l'or d'Amérique»...

Cassandre et l'hiver démographique

Le grand public connaît surtout Pierre Chaunu à travers ses cris d'alarme concernant la démographie européenne.

Après le choc démographique de 1973, qui a vu la fécondité chuter brutalement dans tous les pays d'Europe occidentale, l'historien a orienté en effet ses réflexions vers la prospective démographique.

«Il n'y a pas de prospective qui ne soit, d'abord, une prospective démographique», écrit-il. «Les graphiques des naissances me paraissent plus sûrement annonciateurs que les tendances réunies du Dow Jones , du Nikkaï et du Cac 40 ; et les réflexions et représentations sur l'au-delà de la mort, plus opérationnelles que la lutte dite des classes et le cours du Brent à Rotterdam

Dans ses deux premiers essais, La mémoire de l'éternité et De l'Histoire à la prospective (1975), il s'interroge sur les raisons et les conséquences du choc démographique.

Principal enjeu : le temps qui passe. «L'enfant est l'autre, il est l'obstacle qui heurte une conscience de soi, la conscience des géniteurs. Surtout, l'enfant est le grand témoin du temps, donc de la mort. Le ventre de la femme enceinte rappelle au passant qu'il est mortel. C'est en construisant un discours cohérent et vrai sur la mort que la société chrétienne avait incorporé l'enfant. Les anciennes civilisations aimaient l'enfance... Ce que notre société adore, ce n'est pas l'enfance. L'évolution suicidaire de la natalité le prouve. Ce que la société de sensation-consommation vénère, c'est l'adolescence. Parce que l'adolescent est un presque adulte».

La construction mentale sur laquelle s'est épanouie la civilisation chrétienne en Europe est en train de s'effondrer sous nos yeux... «Même le grand transfert eschatologique du temps des Lumières des valeurs judéo-chrétiennes sur les valeurs laïques est contesté», déplore l'historien.

Les principes chrétiens (unicité de l'espèce humaine, égalité entre les hommes, respect des règles de droit, sacralisation du travail et de l'effort...) ont été laïcisés et «républicanisés » par les penseurs anticléricaux à la veille de la Révolution. C'est ce que l'historien qualifie fort justement de transfert eschatologique.

Mais cet héritage est aujourd'hui trahi par les Européens eux-mêmes au risque d'une confusion des valeurs et d'un effondrement de la civilisation à plus brève échéance que l'on ne croit... Faut-il s'étonner que le communautarisme, le racisme, la sacralisation du profit, l'euthanasie... s'épanouissent dans nos sociétés désacralisées et stériles ? «Le racisme est une fleur qui pousse dans la famille trop réduite», lance Chaunu à l'adresse de ses interlocuteurs qui pourraient trop vite se réjouir de l'affaiblissement démographique de l'Europe.

Le mal lui paraît insidieux... et d'autant plus dangereux. «La dénatalité, pour un homme quelconque, est comme la peste et la guerre, de l'ordre du destin. Notre homme quelconque ne raisonne pas en terme d'espèce ; moins encore en terme de longue durée. Donc, il se sent innocent. Au fond, la différence essentielle tient à ce qui est visible : la peste et la guerre font des morts, le refus de la vie ne fait rien. Les premiers se voient, le second ne se voit pas», déclare Pierre Chaunu dans un livre d'entretiens avec Georges Suffert : La peste blanche, comment éviter le suicide de l'Occident (1976).

Qu'en penser et qu'espérer ? «Nous sommes au point où seule une innovation fondamentale comparable à celle de l'écriture idéographique, il y a 6000 ans, est susceptible d'un déblocage non récessif», écrivait Chaunu bien avant que l'on ne s'alarme de l'impasse où semble mener le développement actuel (réchauffement climatique et collapsus démographique des pays industrialisés).

Patriarche d'une nombreuse famille (six enfants), fidèle à la foi protestante, l'historien nourrit le sentiment amer de n'avoir pas été entendu concernant l'implosion démographique de l'Europe et de la plus grande partie du monde. Atteint par les infirmités de l'âge, il s'est retiré dans sa maison de Caen.

André Larané.
Crise de l'Occident ? Chaunu répond

 

L'idée de décadence apparaît véritablement au XVIIIe siècle lorsque Montesquieu et Gibbon s'interrogent sur les raisons de la «décadence romaine», qui, dès cette époque, est considérée comme le modèle référent par excellence. Henri Irénée Marrou a brillamment montré, dans son ouvrage Décadence romaine et antiquité tardive, les limites de ce phénomène.

On peut dire que ce qui caractérise la décadence, c'est qu'elle est rarement perçue par l'organisme atteint. En outre, le processus, du moins dans sa phase initiale, est relativement lent. Quand il arrive à son terme, le corps social est trop profondément amenuisé pour être encore conscient, il a perdu une partie de la mémoire culturelle et historique qui lui aurait permis de juger. Ce sont là, du moins, les traits qui se dégagent de la décadence référente [la décadence romaine]. Or, la crise actuelle, que nous sommes tentés d'interpréter comme un processus de décadence, est autre chose. Elle se marque par l'apparition de phénomènes radicalement nouveaux... En un mot, c'est non pas la décadence qui est devant nous, mais l'alternative entre une nouvelle croissance et le collapsus de la vie et de la culture. Les civilisations anciennes meurent comme des individus. Leur mort laisse toutes ses chances à l'espèce. Il en va autrement dans un monde unifié [tel que le nôtre]. La menace qui s'est précisée, il y a quelques années, et dont j'ai deviné tout de suite l'ampleur, concerne la vie, c'est-à-dire la natalité.

Il n'y a jamais eu, en Europe et dans les sociétés issues de la mutation industrielle, de systèmes de référence existentielle autres que judéo-chrétiens. Le système issu des Lumières - voyez le parfait laboratoire de la société américaine - n'est qu'un système judéo-chrétien transposé.

(Histoire Magazine, N°35, 1983)

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