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Louis XV et le «Secret du roi»


Roi falot, Louis XV ? C'est oublier les intrigues du chevalier d'Éon et le «Secret du roi», ce réseau d'espionnage que les gouvernements successifs reprendront à leur profit et qu'Herodote.net raconte pour vous.

Richard Fremder raconte... le «Secret du roi»

Richard Fremder raconte les incroyables péripéties du chevalier d'Éon et du prince de Conti, agents secrets du roi Louis XV... :
Écouter (30 minutes) :

À l'origine de tout, la Pologne

Durant les années 1740, l'Europe des Lumières est déchirée par la guerre de la Succession d'Autriche. Bourbons et Habsbourgs s'affrontent une fois de plus et chacun met en place un système d'alliances : l'Autriche compte sur la Russie, la France sur la Prusse. Le conflit s'achève par le traité d'Aix-la-Chapelle, en 1748, source de vives déceptions en France, où l'on a le sentiment de s'être battu pour rien.

Tandis que l'on songe de part et d'autre à en découdre de nouveau, la santé chancelante du roi de Pologne Auguste III laisse augurer d'une prochaine élection royale par la diète polonaise et ce pays devient l'enjeu de toutes les attentions... Les électeurs sont courtisés par toutes les chancelleries, désireuses de placer un des leurs ou à tout le moins un allié sur le trône de Pologne.

Le prince de Conti, cousin du roi de France, se voit proposer par certains nobles polonais de se porter candidat. Cette idée arrange bien le roi Louis XV, qui cherche à éloigner les princes de sang susceptibles de se dresser contre son pouvoir et souhaite par ailleurs placer un allié en Pologne.

L'épisode ne serait qu'une péripétie de plus dans la tumultueuse histoire diplomatique du XVIIIe siècle si le roi n'avait chargé son cousin, au moment de partir pour la Pologne, en 1752, de mettre en place une correspondance secrète. Ainsi naît le «Secret du roi». L'objectif est d'assurer la couronne de Pologne au Prince mais aussi de nouer des liens avec la Suède, la Prusse et la Turquie.

«Secret du roi» contre «Cabinet Noir»

Louis XV, d'un naturel secret, veut se réserver toutes les informations collectées par le prince de Conti, aux dépens de sa propre administration des affaires étrangères ! Le Prince recrute divers agents dans le corps diplomatique en les soumettant au secret absolu et en empêchant qu'ils se connaissent entre eux. Ces agents sont présents dans toutes les grandes capitales. Ainsi M. des Alleurs à Constantinople, M. des Issarts à Varsovie, le marquis d'Havrincourt à Stockholm, le chevalier de la Touche à Berlin. Les dépenses, pas moins de 10.000 livres par mois, sont payées par des bons du roi au porteur appelés «ordonnance au comptant» qui échappent à la comptabilité officielle mais sont consignées dans un livre rouge. Ainsi se met en place un réseau qui couvre une partie de l'Europe pour envoyer au roi des informations au moyen d'une correspondance codée.

Toutes ces précautions paraissent encore insuffisantes au roi qui craint que le «cabinet Noir» de son propre gouvernement n'intercepte les missives qu'il échange avec ses agents. Les employés des postes royales sont en effet autorisés à lire le courrier et à transmettre au gouvernement les extraits méritant l'attention. Ceux-ci sont collectés et éventuellement censurés par un service d'inquisition postale et de cryptographie, le «Cabinet Noir». Louis XV crée donc un service de poste parallèle pour le «Secret du roi» ! Mais très rapidement, la maîtresse du roi, la marquise de Pompadour en prend ombrage. En 1763, elle dérobe la clé du cabinet où Louis entrepose sa correspondance. Elle découvre ainsi que le roi a missionné à Londres, auprès de son ambassadeur, le fameux chevalier d'Éon, et met le secrétaire d'État aux Affaires Étrangères Choiseul dans la confidence.

Drôle de nièce

La première mission notable du «Secret du roi» concerne la Russie dont Louis XV souhaite se rapprocher en profitant de ce que la tsarine Elisabeth apprécie la France et son souverain. Le chancelier Bestucheff étant dévoué à la Prusse et l'Angleterre, il est exclu de lui envoyer un représentant officiel.

Le prince de Conti propose donc d'envoyer Douglas Mackenzie sous la couverture d'un gentilhomme écossais en voyage d'agrément, accompagné d'un autre agent : le chevalier d'Éon travesti en femme et passant pour sa nièce ! Les deux hommes ont pour mission d'obtenir pour le prince de Conti, soit la main d'Elisabeth, soit le commandement de l'armée russe, soit encore la principauté de Courlande ! Conti convient avec Mackensie d'un code de correspondance sur le thème de l'achat de fourrure :
Mackensie : «le renard noir»,
Si la mission réussit : «Le renard est cher»,
Le vieux parti russe «L'hermine est en vogue»,
Si Bestucheff perd du crédit = «Les martes zibelines sont en baisse».

Mais les Russes sont méfiants et Mackensie se fait arrêter à la frontière ! En revanche sa «nièce» est autorisée à pénétrer sur le territoire ! Éon est donc présenté par Woronzeff (vice chancelier favorable au rapprochement France - Russie) à l'Impératrice qui fait de lui sa «lectrice». Il peut donc lui remettre une lette du roi qui était dissimulée dans la couverture d'un exemplaire de L'Esprit des Lois de Montesquieu !

En réponse, l'impératrice demande à Louis XV de lui envoyer un représentant officiel. Mackensie et Éon (cette fois en homme !) sont renvoyés en Russie officiellement et Louis continue une correspondance secrète avec la tsarine. Les efforts conjugués de Mackensie, Éon et Woronzeff font que Bestucheff perd du crédit et, en 1757, par un traité conclu à Versailles, la Saxe, La Suède et la Russie rejoignent l'alliance franco-autrichienne. Cette mission débouche donc sur un succès mais il n'en sera pas de même pour toutes les autres !...

Un roi pour la Pologne

La deuxième mission du «Secret du roi» concerne le trône de Pologne. Charles de Broglie (se prononce Breuil), nommé ambassadeur de France à Varsovie en 1752, reçoit dès le lendemain de son entrée en poste ce message du roi : «le Comte de Broglie adjoutera foy à ce que lui dira M. le prince de Conty, et n'en parlera à âme qui vive. Louis». Le ton est donné ! Mais peu après éclate en Amérique un conflit entre Français et Anglais. Il débouche en 1756 sur une guerre générale en Europe. Louis XV croit s'en tirer par un «renversement des alliances» et une alliance avec l'Autriche, ennemie traditionnelle de la France. C'est la guerre de Sept Ans.

Lorsqu'elle se termine en 1763, le roi Auguste III est au plus mal. Fils de l'Électeur de Saxe Auguste II le Fort, il meurt à Dresde, capitale de la Saxe, le 5 octobre 1763. Les princes polonais, ne se voyant plus menacés par les ennemis de la France, commencent à se détourner du prince de Conti. Celui-ci est en compétition avec François-Xavier de Saxe, frère de la Dauphine (mère du futur Louis XVI) et surtout Stanislas Poniatowki, amant de la nouvelle tsarine Catherine II. Ruiné par la guerre, Louis XV ne peut rien faire que de s'incliner lorsque l'armée de Catherine entre en Pologne pour soutenir son candidat.

Cet événement fera écrire au comte de Broglie dans une lettre d'octobre 1764 : «L'Impératrice de Russie continue à donner à l'Europe des spectacles qu'on n'auroit pas dû attendre d'une princesse née dans des climats plus policés que la Sibérie. Elle extermine la race des vrais souverains de son empire : elle en donne un par la force à un royaume voisin, et elle ne regarde pas qu'une couronne puisse être mieux placée que sur la tête de celui qui a eu le bonheur de lui plaire. Si elle se croit obligée de traiter de même tous ceux qui ont eu ou auront le même avantage, il n'y en aura pas assez en Europe pour cet usage...» !

Louis le Conquérant

Après l'humiliant traité de Paris qui clôt la guerre de Sept Ans, Louis XV songe rien moins qu'à prendre sa revanche sur l'Angleterre, rien moins qu'en débarquant sur l'île à la manière de Guillaume le Conquérant ! Le projet est confié au comte de Broglie.

M. de la Rosière est d'abord chargé par le «Secret du roi» de reconnaître les côtes anglaises puis les côtes françaises pour préparer le débarquement ! Le roi lui recommande la plus grande discrétion sur les côtes françaises : «Qu'on recommande bien au sieur de la Rosière de prendre bien garde, dans les reconnoissances qu'il fera de nos côtes, qu'on ne le découvre, car il est bien connu dans ce pays-ci» (courrier du Roi à Tercier le 14 juillet 1764). Le projet est des plus secrets et seules cinq personnes : Broglie, Tercier, Éon, Durand et La Rosière, ainsi que le roi sont au courant !

Le chevalier d'Éon est envoyé à Londres comme secrétaire de l'ambassadeur le duc de Nivernais. Au départ de ce dernier, il est nommé ministre plénipotentiaire puis devient le secrétaire du nouvel ambassadeur, le comte de Guerchy, avec lequel il aura des relations très conflictuelles. Sa mission est de récolter des informations à la cour pour préparer la grande invasion ! Comme souvent au sein du «Secret du roi», le chevalier, fort de son impunité, se montre insolent vis-à-vis de son supérieur officiel, et le ministre des affaires étrangères Praslin demande qu'il soit relevé de ses fonctions. Le roi feint d'accepter mais il encourage officieusement le chevalier d'Éon à la résistance !

Là-dessus intervient la marquise de Pompadour. Elle a observé que le roi, son amant, conservait sa correspondance secrète dans un meuble de son cabinet fermé à clé et qu'il gardait la clé sur lui. Elle réussit un jour à lui dérober la clé et à consulter sa correspondance. Elle en informe sans tarder son favori, le duc de Choiseul, en charge du gouvernement ! Comme l'affaire tourne à la farce, Louis XV négocie le retour en France du chevalier d'Éon, décidément imprévisible, et lui alloue une pension annuelle de 12.000 livres en 1766.

À la fin du règne de Louis XV, ses secrets sont découverts, sa duplicité mise à jour, c'est la fin du «Secret du roi», en juillet 1774 : «Jamais la postérité ne pourra croire de tels faits, si vous et moi n'avions pas toutes les pièces nécessaires pour les constater, et de plus incroyables encore», écrit en juillet 1774 le chevalier d'Éon au comte de Broglie. De fait, ce dernier, menacé d'exil, produira les lettres secrètes de Louis XV pour se justifier et être réhabilité par Louis XVI.

Au bilan, le «Secret du roi» n'aura guère permis à Louis XV d'orienter les affaires européennes comme il l'aurait souhaité. En 1774, à sa mort, son petit-fils et successeur Louis XVI met fin au «Secret du roi». Il n'en poursuivra pas moins la diplomatie secrète avec des agents tels que l'ineffable Beaumarchais.

Géraldine Colleu et Richard Fremder

Publié ou mis à jour le : 2013-03-24 19:23:23