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11 février 2013

Printemps arabe : France 1789 ou Russie 1917


Le «printemps arabe» aura été bref. La Tunisie est menacée par un coup de force des salafistes, l’Égypte écartelée entre militaires et Frères musulmans, le Bahreïn réduit au silence, la Libye tribalisée et la Syrie en guerre…

Pour se rassurer, les observateurs occidentaux rappellent que la démocratie ne s’est jamais installée en un jour. Les Français eux-mêmes n’ont-ils pas dû patienter près d’une centaine d’années après la prise de la Bastille avant d’accéder à une République stable ? Cette interprétation «francocentrée» est sans doute confortable, mais ne résiste pas à une comparaison entre les révolutions française et arabes.

Il nous paraît plus pertinent de comparer les révolutions arabes avec la Révolution de Février par laquelle les Russes ont en 1917 renversé le tsar et installé une république démocratique. Huit mois plus tard, cette république a succombé au coup de force bolchevique et cédé la place à un totalitarisme d’une brutalité sans précédent dans l’Histoire.

Nous ne croyons pas que l’Histoire se répète et nous n’osons pas imaginer que l’islamisme devienne le bolchevisme du XXIe siècle. Nous croyons seulement que l’Histoire emprunte les mêmes ingrédients hier comme aujourd’hui. Il importe de bien les identifier pour ne pas reproduire les mêmes erreurs…

Voici comment le passé peut nous éclairer sur le présent :

Le «printemps arabe» n’a rien à voir avec la Révolution française

État de droit et autocratie :

La Révolution française est apparue dans l’État le plus puissant et le plus admiré de son temps, un État de droit sans arrestations arbitraires ni police politique. Le monarque, en dépit d’un pouvoir soi-disant «absolu», devait composer avec d’innombrables contre-pouvoirs.

Confronté à un grave déficit budgétaire, il convoqua, pour le résoudre, la fine fleur du pays : aristocratie, clergé, avocats et bourgeois. Ces députés réalisèrent en trois ans les réformes structurelles sur lesquelles avaient échoué tous les précédents gouvernements depuis quinze ans. Ils établirent sans trop de heurts une monarchie constitutionnelle «à l’anglaise».

En Tunisie et en Égypte, nous avons eu affaire à des autocraties relativement efficaces sur le plan économique mais où des clans familiaux s’étaient appropriés toutes les richesses par l’oppression policière et la corruption.

Ces régimes se sont effondrés d’un seul coup sous l’effet de l’exaspération des classes populaires, mais sans que celles-ci eussent un programme de rechange cohérent à mettre en place. Le vide politique ainsi créé a débouché très vite sur les désordres que l’on connaît.

La place de la religion :

En France, en 1792, la Révolution a dérapé pour des raisons assez facilement discernables : les députés avaient cru bon de dépouiller l’Église pour résoudre la crise des finances publiques. De fil en aiguille, ils s’étaient mis à dos la majorité de la population et le roi lui-même, attachés à  la foi de leurs aïeux.

Après la fuite de Varennes, la déclaration de guerre, l’invasion du pays et la déposition du roi, la monarchie constitutionnelle a laissé place à quatorze mois de brutalités et de Terreur (septembre 1792 – juillet 1794) puis à une longue et lente reconstruction du pays jusqu’à la prise de pouvoir par Bonaparte (1799).

En Tunisie et en Égypte, ce sont des régimes laïcs qui ont été abattus et d’emblée s’est posée la question : «réislamiser un peu, moyennement, beaucoup, à la folie ?» Nulle part, il n’a été envisagé de laïciser davantage la société.

Tandis qu'en France, les révolutionnaires anticléricaux n'ont eu de cesse de chasser la religion de l'espace public, ce à quoi ils sont arrivés avec la loi de séparation de 1905, les révolutionnaires arabes, en retrait sur les autocrates qu'ils ont renversés, doivent composer avec elle, voire se soumettre à ses exigences.

Sortie de crise :

Avec le coup d'État de Brumaire, en 1799, Bonaparte a pu dire : «La révolution est fixée aux principes qui l’ont commencée : elle est finie !». Sous le Consulat et l’Empire, la France s’est rapidement reconstruite et modernisée en dépit des guerres extérieures. La chute de l’Empire, en 1814-1815, a conduit à un régime constitutionnel sur un modèle assez proche de l’Angleterre. Ce régime, sous une forme monarchique puis républicaine, a perduré en dépit de quelques à-coups jusqu’au coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, en 1851 («Trois Glorieuses» de 1830, «Journées de Février» de 1848).

Il est trop tôt pour se prononcer sur l’issue du «printemps arabe», mais il est d’ores et déjà évident qu’il a peu à voir avec les événements qui se sont déroulés en France il y a deux siècles.

Le «printemps arabe» et la Révolution de Février en Russie

Autocratie et insurrection :

La Révolution de Février survient au plus fort de la Première Guerre mondiale. Dans la capitale russe, le petit peuple n’en peut plus des privations et manifeste en masse aux cris de : «À bas l’autocratie !». Une semaine après, le tsar abdique sans insister.

La Russie, en 1917, est une autocratie avec une police politique active, des opposants pour la plupart en exil et une aristocratie très riche qui domine les masses paysannes. Elle connaît néanmoins un vrai décollage économique grâce aux réformes de l’ancien premier ministre Stolypine.

La Révolution prend de court les députés de la Douma (l’assemblée législative). Ils improvisent un gouvernement provisoire dominé par la gauche socialiste et notamment les Sociaux-Révolutionnaires (SR). Mais ils sont très vite soumis aux attaques du Soviet de Petrograd, un conseil révolutionnaire autoproclamé qui rassemble les militants de l’extrême gauche.

Nul besoin d’insister pour voir combien cette configuration est proche ce que l’on a observé en Tunisie et en Égypte, si l’on remplace l’extrême gauche par les mouvances islamistes antiparlementaires - et les Sociaux-Révolutionnaires par les islamistes parlementaires tel le parti tunisien Ennahda

Démocrates contre révolutionnaires :

Lénine rentre en Russie sitôt après la chute du tsar. Le chef du parti bolchevique n’a que quelques milliers de militants mais ceux-ci sont des révolutionnaires professionnels, résolus comme lui à prendre le pouvoir d’une façon ou d’une autre.

Les bolcheviques profitent de l’incapacité du gouvernement à restaurer son autorité sur le pays et la discipline aux armées. Ils se présentent comme l’ultime recours face à la menace d’un putsch militaire et s’emparent alors du pouvoir par un coup d’État déguisé en révolution populaire : la Révolution d’Octobre. Après une douloureuse guerre civile durant laquelle ils éliminent les sociaux-démocrates tout autant que les «Blancs» (libéraux et conservateurs), ils vont diriger le pays d’une main de fer pendant sept décennies…

En Tunisie et en Égypte, le «printemps arabe» a permis un retour à l’avant-scène des islamistes. En Tunisie, les islamistes «modérés» d'Ennahda ont pris le pouvoir au Parlement mais les salafistes se tiennent en embuscade. En Égypte, le pouvoir est tombé aux mains des Frères musulmans cependant que l'armée ne désespère pas de reprendre l'initiative.

Dans ces deux pays, les islamistes jouissent de ressources importantes grâce au soutien financier des autocrates d’Arabie séoudite et du Quatar. Comme le parti de Lénine, salafistes et Frères musulmans s'appuient surtout sur des militants déterminés et affichent un objectif clair, en l’occurrence l’instauration d’un État islamique, toutes choses qui font défaut à leurs opposants modérés.

Les démocrates, quant à eux, ne peuvent se prévaloir du modèle occidental à l’heure où l’Europe est plongée dans une grave crise existentielle. Ce modèle occidental suscite le même rejet qu’en Russie, en 1917, quand Français et Anglais étaient englués dans la boue des tranchées. Il est significatif que les Tunisiens de France aient voté majoritairement pour Ennahda plutôt que pour les partis laïques aux premières élections législatives libres.

Le précédent bolchevique montre que l’argument du nombre pèse peu. Les partisans de Lénine étaient en tout et pour tout 24.000 en mars 1917, après la Révolution de Février. Neuf mois après, ils instauraient le premier régime totalitaire de l’Histoire.

En souvenir de ce précédent, prenons garde de ne pas sous-estimer le pouvoir de nuisance de quelques poignées de «barbus» islamistes. D'ores et déjà, leur puissance s'inscrit dans le dramatique recul de la condition féminine en Tunisie et en Égypte, où les femmes sont peu à peu chassées de l'espace public.

Joseph Savès
[Vos commentaires]
Note : Manuel Valls se trompe

Nous désapprouvons la formule de notre ministre de l'Intérieur Manuel Valls qualifiant le parti Ennahda de «fascisme islamiste». Cette sempiternelle référence au fascisme ne correspond en rien aux enseignements de l'Histoire...

Les partis dits «fascistes» de l'Entre-deux-guerres ont été appelés au pouvoir pour remédier à d'insolubles crises sociales et économiques : Horthy (Hongrie, 1919), Mussolini (Italie, 1922), Primo de Rivera (Espagne, 1923), Pilsudski (Pologne, 1926), Salazar (Portugal, 1928)... Hitler (Allemagne, 1933) a pu apparaître au début comme un émule des précédents mais très vite est apparue la dimension raciste et belliciste propre au nazisme. Notons deux exceptions : Kémal (Turquie, 1923) et Franco (Espagne, 1936) se sont imposés par les armes.

Rien de comparable donc avec Ennahda et salafistes (Tunisie) et Frères musulmans (Égypte) dont personne n'attend qu'ils sortent leur pays d'une crise sociale. Ainsi que nous l'avons montré plus haut, c'est aux bolchéviques de 1917 qu'il vaut mieux comparer les islamistes d'aujourd'hui - ce qui n'est pas mieux, les uns et les autres se valant dans l'échelle de l'horreur -...

Publié ou mis à jour le : 2013-12-30 10:29:59

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