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Réponse

Mourir pour le yuan?

Comment éviter une guerre mondiale


Jean-Michel Quatrepoint (François Bourin éditeur, 279 pages, 19 €,  2011)
 

Mourir pour le yuan?

L'auteur de cet essai au titre cataclysmique est un spécialiste reconnu de l'économie. Journaliste au Monde puis directeur de plusieurs journaux spécialisés, il s'inquiète ici de la poussée chinoise et s'interroge sur l'échec patent des politiques libérales dans l'hémisphère occidental.

Fait rare et méritant, l'auteur relie ces phénomènes d'actualité à l'Histoire longue.

En premier lieu, il contredit le discours ambiant sur le caractère inédit de la «globalisation» : «Il y a un peu plus d'un siècle, le monde a connu une première globalisation... qui s'est effondrée avec la Première Guerre mondiale», rappelle-t-il. Il n'est que de relire Keynes : «Un habitant de Londres pouvait, en dégustant son thé du matin, commander, par téléphone, les produits variés de toute la terre en telle quantité qui lui convenait, et s'attendre à les voir déposer à sa porte...».

Cette première mondialisation fit des gagnants mais aussi des perdants : la Chine, l'Afrique (déjà), également les petits paysans européens... avec la même illusion que les échanges et le libre-échange étaient la garantie d'une paix durable. Tout comme aujourd'hui, les libéraux commirent l'erreur de nier les frontières, les cultures, les nations et les droits des hommes à la dignité.

Remontant à la racine de cette première mondialisation, Jean-Michel Quatrepoint détaille dans un chapitre clairvoyant le conflit entre la Chine mandchoue, au sommet de sa puissance, et l'Angleterre, au commencement de la sienne.

La Chine post-maoïste va prendre sa revanche, habilement, avec Deng Xiaoping.

En 1997, elle s'intègre de facto dans la zone dollar, ce qui oblige les Japonais à délocaliser en Chine les fabrications manufacturières, en réservant au Japon l'assemblage final (c'est la même démarche que suit aujourd'hui l'Allemagne avec l'Europe de l'Est). Et pour éviter les déboires du Japon, la Chine joue profil bas avec les États-Unis.

«Une myriade de petites entreprises dynamiques va proposer une main-d'oeuvre abondante et bon marché aux multinationales occidentales. À condition que ces dernières investissent, transfèrent progressivement leurs technologies...». Pour y réussir, la Chine obtient d'entrer en 2001 dans l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC) étant entendu que depuis le traité de Nankin, elle est «passée maître dans l'art de ne prendre des traités que ce qui l'intéresse, sans appliquer ce qui la gêne».À partir de là, dès 2002, ses exportations croissent de façon exponentielle...

Une stratégie efficace de conquête

À partir de là, l'auteur se livre dans une brillante analyse de la manière dont la Chine s'approprie des gages pour la domination de l'économie mondiale.

Glissons sur la recolonisation du continent africain, pourvoyeur de produits agricoles et de matières premières, avec la complicité des élites locales. L'Afrique noire compte aujourd'hui près d'un million de résidents chinois, soit davantage qu'il n'y eut au total d'Européens pendant les quatre siècles de présence occidentale.

Plus subtile est la stratégie industrielle concernant les terres rares, des minerais pas spécialement rares mais indispensables à l'industrie électronique. Comme le raffinage de ces minerais est particulièrement polluant, les Occidentaux l'ont abandonné presque totalement à la Chine, laquelle maîtrise désormais les approvisionnements de toutes les usines du monde qui utilisent des composants électroniques !

L'autre pan de la conquête concerne la finance. Grâce à la mainmise sur le secteur bancaire, le gouvernement de Pékin s'est assuré la maîtrise du taux de change du yuan, une irrégularité interdite en théorie par l'OMC et sur laquelle les néolibéraux occidentaux ont bienveillamment fermé les yeux (voir à ce propos notre analyse : L'arme monétaire de Pékin, qui rejoint celle de Jean-Michel Quatrepoint).

De la sorte, les réserves de devises chinoises ont pu passer de 200 milliards de dollars en 2000 à 3050 en 2011 ! Assez pour prendre en otage les gouvernements et les bourses occidentales.

Pareilles inconséquences ont été rendues possibles par «l'alliance de fait entre les multinationales et le parti communiste chinois».

Ainsi que le note l'auteur à propos des États-Unis (mais cela vaut aussi pour l'Europe) : «il n'y a jamais eu de véritable débat, en-dehors de quelques cénacles, sur le lien de cause à effet entre les déficits commerciaux, budgétaires et la dette publique».

Lui-même a son idée là-dessus : «les grandes entreprises ayant délocalisé leurs emplois en Chine et dans les pays émergents réalisent leurs profits ailleurs qu'aux États-Unis. Ce qui se traduit par des déficits commerciaux et des moins-values fiscales, qu'il faut bien financer d'une façon ou d'une autre : essentiellement par de la dette publique et privée». On retrouve ici le coeur de notre analyse sur La dette publique, faux coupable.

Ainsi Jean-Michel Quatrepoint détaille-t-il la revanche de l'Empire du Milieu sur la guerre de l'Opium, revanche rendue possible par la complaisance en Occident des multinationales, de la grande distribution et des dirigeants politiques.

En manière de réplique, il appelle en particulier à renverser la tendance à l'externalisation de la dette publique : «Il y a dix ans, la dette publique française était détenue à 70% par des résidents. Aujourd'hui, elle l'est à 65 % par des non-résidents».

Alors que la TVA menace de s'évaporer sous l'effet d'internet et des ventes transnationales en ligne, il suggère aussi de restaurer une fiscalité décente sur les entreprises, avec pourquoi pas? une taxe minimale en proportion du chiffre d'affaires réalisé dans le pays concerné, sur le modèle de feu l'imposition forfaitaire annuelle ou de la CAT (Corporate Activity Tax) américaine.

Joseph Savès