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Le déclin

La crise de l'Union européenne et la chute de la République romaine


David Engels (éditions du Toucan, 384 pages, 20 euros,  2013)

Le déclin

Avec cet essai plein d'érudition et de finesse, le jeune historien belge David Engels (33 ans) réusait un coup de maître.

En analysant la transition de la République romaine à l'Empire des Césars, il fait la démonstration que l'Union européenne et la monnaie unique pourraient engendrer, en dépit ou à cause de tous leurs défauts, un système social inégalitaire, répressif et inefficace… mais relativement durable.

Professeur d'histoire romaine à l'Université libre de Bruxelles, David Engels dresse un parallèle audacieux et tout à fait inédit entre la situation actuelle de l'Europe et celle de Rome... à la fin de la République, autrement dit au 1er siècle av. J.-C., à l'époque de Marius, Sylla, Pompée, César et Auguste !

Avant lui, dès le XIXe siècle, de nombreux historiens et essayistes s'étaient inquiétés de l'évolution du Vieux Continent et avaient cherché des grilles d'explication dans une comparaison avec la fin de l'empire romain (IIIe-Ve siècles de notre ère), mais jamais encore personne n'avait songé à la crise du 1er siècle av. J.-C.

Point par point, dans une première partie, David Engels confronte l'Europe du XXIe siècle et la République romaine : il analyse la première principalement à travers les sondages d'opinion et la seconde à travers les chroniques, les écrits et la correspondance des contemporains (Cicéron, Salluste...).

Les similitudes dans les moeurs et les mentalités sont confondantes...

La fin de la démocratie

Comme on peut s'y attendre, l'historien n'en reste pas là et développe à la fin de son ouvrage une réflexion plus personnelle sur l'avenir qui lui paraît le plus probable pour l'Union européenne.

Si notre situation est aussi semblable qu'il le dit à celle de la Rome de Pompée et César, l'Europe, dans le meilleur des cas, est destinée à devenir une forme d'empire supranational et à vocation universaliste, un État autoritaire, avec des formes «républicaines» et faussement démocratiques, soucieux de garantir aux citoyens un peu de sécurité matérielle bien plus que la liberté ou l'égalité.

D'ores et déjà, son fonctionnement s'inscrit dans la logique augustéenne et impériale, postdémocratique, avec des cours de justice qui forgent le droit européen sans aucun contrôle de qui que ce soit, et une Commission qui prétend désormais valider les budgets nationaux avant qu'ils ne soient votés par les élus, ceux-ci étant réduits à faire de la figuration. 

«Il est encore difficile d'estimer l'ampleur de la restructuration économique de la Grèce et des pays qui partagent ou partageront son sort. Mais il est bien possible que le résultat aboutisse à un démantèlement du rôle économique de l'État individuel au bénéfice de l'Union européenne. Cela implique une marge de manoeuvre étatique fortement réduite, qui rendra difficile voire impossible l'amortissement du choc d'une sortie de l'Union. On ajoutera à ceci les tentatives de 2011 d'imposer aux États membres un contrôle budgétaire strict de la part de l'Unon, qui limite l'un des facteurs capitaux de l'autonomie nationale», écrit-il avec une remarquable prémonition.

La crise chypriote de mars 2013 illustre a posteriori ses propos. La «troïka» (BCE, FMI et Commission européenne) qui dirige désormais les pays méditerranéens (Grèce, Portugal, Chypre...) a dicté au gouvernement de Nicosie la taxation d'une partie des dépôts bancaires et une nouvelle réduction des dépenses publiques, en le menaçant ouvertement de couper les crédits bancaires et provoquer un effondrement de l'économie nationale. L'euro, impuissant à assurer la prospérité commune, montre au moins qu'il peut soumettre un État plus sûrement que dix légions ou dix divisions de Panzer...

Désorientés, les citoyens européens s'insurgent contre cette perte de souveraineté camouflée par une démocratie de façade. Ainsi en Italie où le premier parti est, en 2013, le parti protestataire et abstentionniste du comique Beppe Grillo.

Ces mouvements d'humeur n'ont guère de chance d'aboutir, faute de projet alternatif, mais David Engels n'exclut pas que l'Europe succombe à la crise actuelle, avec l'éclatement de ses structures, la mort des vieux États nationaux et l'émergence de régionalismes identitaires, le tout sur fond de guerres ethniques.

Un parallèle accablant

David Engels, Dr Pr d'histoire romaine à l'ULB, né le 27 août 1979 à Verviers (Belgique)Dans la première partie de son essai, David Engels rappelle ce que fut la fin de la République romaine.

Après l'affrontement ultime avec Carthage et la soumission de la Grèce, en 146 av. J.-C., elle ne se connaît plus d'ennemis extérieurs notables, mis à part le lointain roi des Parthes.

Au lieu de conduire à la «fin de l'Histoire», cette longue période de paix va exacerber les tensions sociales à l'intérieur même de la péninsule italienne.

Entre la révolte des Gracques, en 133 av. J.-C., et l'avènement d'Auguste, un siècle plus tard, Rome voit ses valeurs traditionnelles «balayées par un synchrétisme multiculturel de plus en plus problématique ; démographie des citoyens romains en chute libre ; destruction de la cohésion politico-sociale entre le peuple et les élites...». L'ordre social est maintenu vaille que vaille par la distribution d'allocations sociales de plus en plus massives à la plèbe romaine.

Autant de phénomènes qui ne sont pas sans rappeler la situation actuelle de l'Europe avec l'éclatement des structures familiales traditionnelles.

L'auteur consacre des pages passionnantes à la quête désespérée d'identité dans des sociétés qui se sont détournées de leur histoire. Le débat est déjà prégnant à Rome au 1er siècle av. J.-C..

La langue pas plus que la géographie ou la race ne permettaient de définir l'appartenance à la communauté. Encore moins la religion antique, méprisée et tenue en lisière tandis qu'étaient accueillies à bras ouverts les religions d'ailleurs. Le principal monument d'envergure qui nous reste de cette époque est le «Panthéon» de Rome, monument dédiée à «tous» les dieux...

Là encore, le parallèle avec notre époque est saisissant. Sur l'attitude actuelle des bien-pensants à l'égard du christianisme, le jeune historien se montre aussi sévère qu'ironique : «face au christianisme, tout est permis. Plus les autorités religieuses chrétiennes se confondent en excuses (pour les croisades, l’Inquisition, le colonialisme, la collaboration avec le fascisme, les écarts de certains prêtres, etc.), et plus elles se discréditent au lieu de s’humaniser ; effets pervers de la bonne volonté... Alors que d’autres religions gagnent de plus en plus de crédibilité spirituelle en Europe sans pour autant affronter leur passé... En reléguant le christianisme, devenu au fil des siècles une religion fort ouverte, tolérante et ferment intégrée dans un monde sécularisé, au statut d’une religion parmi d’autres, les idéologues politiquement corrects de l’Union européenne accordent un poids démesuré à des formes de croyances non européennes beaucoup plus ancrées dans des attitudes répressives, fondamentalistes et intolérantes».

Le cosmopolitisme rapproche également la République romaine de l'Occident contemporain. Rome est devenue, comme nos métropoles, la ville de toutes les cultures et de toutes les origines.

Sénèque écrit à propos de ses habitants : «demande à chacun d'eux d'où il est ; tu verras qu'en majeure partie, ils ont déserté leur pays d'origine pour une ville qui sans contredit est la plus grande et la plus belle du monde, mais qui cependant n'est pas la leur».

David Engels étend les analogies aux domaines social, politique et institutionnel. Il montre que Rome, comme aujourd'hui l'Union européenne, exerce une attirance irrépressible sur sa périphérie.

Quand la Décapole de Syrie souffre des exactions du roi de Judée Hérode, elle s'en plaint à Rome et sollicite son protectorat. Elle l'obtiendra en définitive à la mort du roi. À maintes reprises aussi (tremblements de terre, piraterie etc), Rome se pose en ange gardien, offrant ses secours et sa protection en échange de la liberté et des impôts.

La philanthropie, les entreprises caricatives et le droit d'ingérence sont les armes diplomatiques que privilégie Rome, tout comme l'Europe actuelle...

L'historien ne dissimule pas son pessimisme au vu de ces analogies. Constatant que les nations européennes, par lassitude, ont d'elles-mêmes renoncer à leur identité et à leur rôle historique, il se demande si «le remplacement de valeurs traditionnelles par des idéaux humanistes potentiellement partagés par tous suffira à créer un sentiment identitaire européen suffisamment fort pour surmonter les crises auxquelles notre continent devra bientôt faire face». Il y a matière à débattre entre gens de bonne compagnie.

Joseph Savès
César introuvable

La thèse de David Engels, appuyée sur une érudition sans faille, a de quoi troubler les contemporains éclairés. Si l'on reprend l'analogie entre l'Europe actuelle et la fin de la République romaine, il y a toutefois une différence notable qui tient, dans l'Europe actuelle, à l'absence d'un centre équivalent à la Rome antique (peut-être l'Allemagne ?) et d'un leadership.

À la différence de leurs prédécesseurs, les dirigeants européens du XXIe siècle, de Hollande à Barroso en passant par Merkel, Cameron, Monti, Rajoy etc, se signalent par leur absence de culture historique et de vision politique. Habiles à acheter les voix des électeurs plébéiens à coup de promesses et de subventions (comme les chefs «popolares» de Rome, tel César), ils ne connaissent plus qu'une contrainte : défendre envers et contre tout la monnaie unique. 

On cherche en vain parmi ces dirigeants les Marius, Sylla, Pompée ou César qui pourraient dessiner une sortie de crise...

D'autre part, d'un point de vue démographique et géopolitique, l'Union européenne n'est en rien comparable à la République romaine du 1er siècle av. J.-C. Elle pèse à peine 5% de la population mondiale, vieillit et régresse, cependant que la Rome rassemblait un cinquième ou un quart de l'humanité. Les quelques tribus barbares qui s'agitaient à ses frontières n'étaient pas en situation de beaucoup l'effrayer.

Conséquence de cette faiblesse démographique et de l'absence de leadership, l'Europe est devenue, en ce XXIe siècle, insignifiante sur la scène mondiale et bien incapable de peser sur le cours des événements. Il est à craindre que ce soient les pressions extérieures, venues de la Chine, de l'islam, de l'Afrique noire ou d'ailleurs, qui déterminent son orientation future bien plus que les relations internes entre classes populaires et oligarchie. 

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