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Les Chroniques d'Hérodote
Quel était le révolutionnaire français le plus connu des écoliers soviétiques ?
RéponseLa monarchie des lettres
Oeuvres choisies
| Jacques Bainville (Bouquins, 1152 pages, 2011) | |

L'historien et journaliste Jacques Bainville est l'homme de trois ou quatre idées martelées en tous sens dans son abondante production littéraire : l'intérêt historique de la France est que l'Allemagne soit morcelée, la monarchie est le seul régime capable de suivre avec constance des vues à long terme, la république est un régime né du hasard et qui mourra de son impéritie, la religion catholique a tant imprégné la culture française qu'elle doit être à tout prix défendue...
Entre les mains d'un conservateur besogneux, cette somme d'a priori n'eut abouti qu'à une œuvre partisane de piètre niveau. Sous la plume de l'esprit aussi subtil qu'éclairé qu'était Bainville, c'est un enchantement : ce qui pourrait n'être que redites devient variations infinies sur quelques thèmes parfaitement cohérents, à la manière d'une symphonie revenant à intervalles réguliers sur sa principale mélodie.
Bainville est un esprit de haute volée, trop cultivé pour être sommaire, trop intelligent pour tomber dans la malhonnêteté intellectuelle. Sa biographie de Bismarck ne peut se défendre de la fascination qu'il éprouve pour cet ennemi tellement supérieur à Napoléon III ; son Histoire de la IIIe République reconnaît la valeur de ses grands serviteurs comme Jules Ferry ou Raymond Poincaré, qui explique sa longévité et ses succès (Bainville cite une comtesse royaliste qui disait à ce propos : «Nous prenons notre bien en patience») ; ses Conséquences politiques de la paix sont une merveille de lucidité sur les suites inévitables du traité de Versailles.
Son Histoire de France continue de passionner le public, même si le fil directeur de la monarchie française et du morcèlement allemand ne sont plus d'actualité depuis 1848 et 1870 avec la fin de la royauté et la proclamation du Reich ; la série d'articles extraite de ses contributions quotidiennes au journal de l'Action Française et à d'autres publications conserve son intérêt près d'un siècle plus tard.
Observateur clairvoyant et lucide de son temps, Bainville eut mérité de faire partie des grands auteurs toujours lus ; styliste élégant, ses meilleurs extraits mériteraient de figurer au programme des cours de français. Il n'en est malheureusement rien, car la fidélité de Bainville à Charles Maurras, fondateur de l'Action française, a voilé son œuvre d'une tache indélébile qui occulte encore la qualité de ses vues en politique étrangère.
Il n'est pas jusqu'à son enterrement qui n'ait contribué à cette impression : le hasard a voulu que la voiture de Léon Blum soit bloquée dans son cortège et que le leader socialiste fût proche d'être lynché par les Camelots du Roi, de sorte que le nom de Bainville reste associé à cet incident malheureux dont il ne pouvait être responsable. Son discrédit pour cause d'engagement monarchiste est équivalent à celui dont souffre aujourd'hui un autre remarquable écrivain français pour cause d'engagement communiste, le poète et romancier Louis Aragon.
En laissant ainsi Bainville au purgatoire, la culture française perd beaucoup, depuis des citations historiques devenues politiquement incorrectes comme la réponse en deux mots de Philippe le Bel à un ultimatum de l'empereur germanique Adolphe de Nassau («Trop allemand»), jusqu'à la fabuleuse référence à un dialogue de Sophocle dans le passage de son discours de réception à l'Académie française sur les rangs clairsemés des défenseurs de la monarchie («Où est Ajax ? Mort. Où est Achille ? Mort. Où est Patrocle ? Mort aussi»).
Philippe Dickès, qui a rédigé la préface de ce recueil d'œuvres choisies, mentionne avec raison une particularité de Bainville : bien que monarchiste lié aux milieux nationalistes les plus réactionnaires, il avait tant d'honnêteté intellectuelle qu'il fut dreyfusard au plan judiciaire car l'innocence du capitaine Dreyfus lui semblait manifeste à l'examen des faits, tout en refusant d'être dreyfusard au plan politique car il ne partageait pas ce qu'il estimait être des excès de la propagande d'Emile Zola.
Il n'est pas sans intérêt de rappeler que telle fut aussi la position d'Henri de Gaulle, membre éminent de l'enseignement catholique à l'époque difficile de la séparation de l'Église et de l'État, qui sut transmettre à son fils Charles une absence d'œillères et une hauteur de vue dont ses successeurs autoproclamés gagneraient à s'inspirer.

Le Seigneur-Chat



