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Europe

Tsiganes : la Nation invisible


On les appelle aujourd’hui Roms, mais aussi tziganes, gitans, romanichels, manouches… S’ils avaient un État territorial, ils constitueraient en nombre le 12e des 28 États de l’Union européenne.

Selon différentes estimations, on compterait en effet 8 à 12 millions de Roms en Europe dont une majorité à l’Est : 2,1 millions en Roumanie et 750.000 en Bulgarie (8% de la population), 600.000 en Hongrie, 200.000 en République tchèque…

Ils sont également nombreux en Grèce et en Turquie mais non recensés dans ces pays-là. Les Roms seraient par ailleurs plus de 300.000 en France (dont 70.000 nomades et autant de semi-nomades), 700.000 en Espagne, 130.000 en Allemagne, 120.000 en Italie etc.

«Nobles étrangers du pays d'Égypte»

Ils n’ont pas toujours eu la mauvaise réputation qu’on leur connaît. À leur apparition en Occident à la fin du Moyen Âge, ils font figure de gens nobles quoiqu’étranges et sont généralement bien accueillis.

Arras, par exemple, reçoit en 1421 une petite troupe à cheval avec à sa tête un noble qui se présente comme «comte de la petite Égypte». Il montre une lettre de l’Empereur d’Allemagne qui prescrit de leur donner assistance, ce à quoi obéissent bienveillamment les échevins, apportant victuailles, bière et charbon aux nouveaux-venus. Mais de logement, point car ces voyageurs – hommes, femmes et enfants – installent leur campement sur la place d’Arras, à la plus grande joie des habitants, ravis de ce spectacle inhabituel.

Ce genre d’histoire se renouvelle dans toutes les villes d’Europe occidentale au début du XVe siècle. À chaque fois, on fait référence à une troupe conduite par un noble de belle allure, duc André ou comte Nicolas… «de petite Égypte». Ces gens de passage sont en conséquence appelés Égyptiens, sachant que la «petite Égypte» désigne à l’époque, de façon très floue, différents pays d’Orient (Grèce, Syrie, Chypre…).

Ce nom se retrouve, déformé, dans les appellations Gitanos et Gypsies. Ils sont aussi appelés «Bohémiens» parce qu’ils se présentent avec des lettres d’accréditation en bonne et due forme du roi Sigismond de Bohème, qui est aussi titulaire du Saint Empire romain germanique.

Les grands seigneurs féodaux apprécient les qualités de ces troupes errantes, libres de toutes attaches et pleines de ressources, qu'il s'agisse de guerre, d'administration... ou de musique. Les chroniques et l'imagerie des XVe et XVIe siècles témoignent de nombreux exemples de mercenaires et conseillers tsiganes à la cour des Grands.

Vers la stigmatisation

Mais le sort des Roms ne fut pas partout souriant. La Moldavie et la Valachie, deux régions qui forment aujourd’hui la Roumanie, accueillent au Moyen Âge d’importantes communautés qui fuient l’avancée des Turcs. Quand ces régions tombent à leur tour sous la tutelle des Ottomans, leurs élites, qu’ils s’agisse des princes, des seigneurs ou du clergé, se voient accablées d’impôts par les nouveaux maîtres. Qu’à cela ne tienne. Elles pressurent à leur tour leurs sujets, à commencer par les nouveaux-venus, ces Roms qui s’obstinent à faire bande à part et se distinguent par leur langue du reste de la population.

C’est ainsi que les Roms de Valachie et Moldavie se trouvent réduits en servitude, à la fin du Moyen Âge, alors que l’esclavage disparaît du Vieux Continent. Réduits à l’état de meuble, sans même être attachés à une terre comme les serfs, ces Roms vont supporter cette situation indigne et humiliante jusqu’au milieu du XIXe siècle. Leur misère actuelle, en Roumanie et en Bulgarie, en est le reliquat.

En Occident, la situation des Tsiganes tend également à se dégrader aux XVIIe et XVIIIe siècles à mesure que décline l’autorité des seigneurs et que se renforce l’emprise des États. Serviteurs des premiers, sans autre soutien dans l’opinion, les Tsiganes sont peu à peu perçus par l’État comme des gêneurs, d’autant que leur mobilité rend leur contrôle difficile.

En France, sous le règne de Louis XIV, on commence de prendre des mesures à leur encontre en les menaçant des galères ou d'un envoi aux colonies (plusieurs seront expédiés en Louisiane où leurs descendants perpétuent leurs traditions). 

En Espagne, au XVIIIe siècle, la monarchie traque les gitans, y compris les communautés d'Andalousie qui avaient développé une société prospère autour de la culture flamenco. Les rescapés de ces persécutions se réfugient dans les grottes des environs de Grenade où on les rencontre aujourd'hui.

Les Tsiganes endossent une réputation de chapardeurs, voire de voleurs d'enfants à la fin du XVIIIe siècle, quand émerge le culte de l'enfant-roi et la crainte obsessionnelle de le perdre. C'est ainsi que Goethe, dans Les Maîtres Brigands, met en scène une jeune gitane qui découvre le mystère de sa naissance et de son enlèvement. Victor Hugo, de façon beaucoup plus compassionnelle, met en scène une histoire similaire dans le premier roman «gothique» de l'époque romantique, Notre-Dame de Paris (1832).

En 1856, suite aux Révolutions de 1848, des nobles roumains d'esprit libéral obtiennent l'émancipation des Roms. Enfin libres de leurs mouvements, ces derniers n'ont qu'une hâte, quitter la terre de leurs malheurs. Il s'ensuit un premier mouvement d'émigration vers l'Occident. 

La France accueille une partie de ces Roms mais aussi des Sinti d'Outre-Rhin auxquels on donne le nom de Manouches. Les uns et les autres adoptent un mode de déplacement inédit : la roulotte.

Ces afflux de miséreux dans un pays malthusien et en voie de vieillissement accéléré sont ressentis avec effroi. C'est ainsi que le 16 juillet 1912, la République française prend de premières mesures discriminatoires à l'égard des Tsiganes, tant français qu'étrangers, en leur imposant un carnet anthropométrique, une sorte de passeport intérieur comme en auront les paysans soviétiques sous la dictature communiste.

«Ces nomades vivent sur notre territoire comme en pays conquis, ne voulant connaître ni les régles de l'hygiène, ni les prescriptions de nos lois civiles, professant un égal mépris pour nos lois pénales et pour nos lois fiscales. Il semble qu'ils aient droit chez nous à tous les privilèges», peut-on entendre à la tribune du Sénat le 10 mars 1911 (*)... Un discours aux accents très actuels.

Le temps des malheurs

Au XXe siècle, à peu près partout en Europe s'accroît la stigmatisation des Tsiganes, en particulier de la fraction nomade à laquelle on reproche son mode de vie et son particularisme, son ignorance des lois, son dédain de l'instruction publique et son mépris de la propriété d'autrui.

Cette stigmatisation atteint son paroxysme dans l'Allemagne hitlérienne, en octobre 1935, avec les lois de Nuremberg «sur la sauvegarde du sang et de l'honneur allemand». Ces lois visent en premier lieu les Juifs mais aussi les «asociaux» au premier rang desquels les Tsiganes nomades.

Internés puis massacrés et exterminés, ces derniers vont connaître un sort à de nombreux égards comparable à celui des Juifs. Dès 1939, Heydrich enferme plusieurs dizaines de milliers de «Zigeuner» (Tziganes allemands et autrichiens) dans des camps en prévision de leur déportation à l'Est. Celle-ci survient en décembre 1942 à l'initiative de Himmler. Un camp spécial est constitué à Auschwitz pour les familles tziganes. Les épidémies y font des ravages plus encore que les gazages. Les nains et les jumeaux sont orientés vers le laboratoire du sinistre docteur Mengele pour des expériences in vivo.

Le nombre total des victimes du génocide tsigane serait d'au moins 220.000, sur un million de Tsiganes nomades vivant en Europe avant la guerre (rappelons que les Tsiganes sédentarisés ont échappé aux poursuites). Déstructurée et dépourvue d'instances représentatives, la communauté tsigane n'a pu obtenir la reconnaissance de ce drame qu'à la fin du XXe siècle.

Souffrance muette

En attendant, la vie a repris.

Fidèles à leurs coutumes, adoptant sans état d'âme la religion de leur pays d'accueil, sensibles depuis quelques années à la prédication des évangélistes anglo-saxons, les Tsiganes se rassemblent tous les ans, du 24 au 26 mai, en Camargue, aux Saintes-Maries-de-la-mer, pour célébrer leur sainte patronne, Sara.

Ils continuent comme au début du XXe siècle de pâtir de différentes formes d'exclusion, qui n'ont heureusement rien de comparable aux horreurs de la période nazie.

Les gens qui ont à subir leur voisinage leur reprochent, non sans quelque raison, une conception très personnelle de la propriété, une hygiène incertaine, le dédain de l'école et du travail salarié. En bref, le refus de s'intégrer à la société moderne. 

Massivement illettrés, ils peuvent se targuer toutefois d'avoir apporté à leurs hôtes des rythmes musicaux d'une profonde originalité.

Les guitares du manouche Django Reinhardt (né dans une roulotte à Liberchies, en Belgique, le 23 janvier 1910, mort à Samois-sur-Seine le 16 mai 1953) et du gitan Manitas de Plata («Petites mains d'argent», né dans une roulotte le 7 août1921 à Sète) continuent de faire vibrer les coeurs bien au-delà de la communauté tzigane.

Bibliographie

On peut lire avec profit le petit livre du professeur Jean-Pierre Liégeois : Roms et Tsiganes (La Découverte, 2009, 128 pages). Il apporte d'utiles indications et présente beaucoup de documents sur l'histoire desdites communautés.

Publié ou mis à jour le : 2013-07-27 00:15:54

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