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Enfants sans famille

L'adoption, une tradition à éclipses


Revenue au cœur de l'actualité avec la légalisation en France du «mariage pour tous», la pratique de l'adoption a connu bien des variantes avant d'être encadrée par nos lois. Valait-il mieux être adopté à Rome sous César ou dans la campagne normande du XIXe s. ?

Voici quelques pistes pour réfléchir sur l’adoption et les perspectives ouvertes par les techniques d’assistance médicale à la procréation.

Isabelle Grégor et André Larané
Joséphine Baker et ses enfants, Pix Planet/Globe

Une solidarité ancienne... qui a des limites

Il est bien sûr impossible de dater les premières adoptions. Mais on peut penser que les hommes préhistoriques n'hésitaient pas à prendre en charge les enfants seuls puisqu'ils n'abandonnaient pas leurs vieillards infirmes, comme l'ont démontré des découvertes récentes sur les premiers habitants d'Espagne (500.000 ans av. J.-C.).

Cette solidarité ne pouvait que se tourner également vers les enfants qui représentaient l'avenir.

Il est donc logique que ce thème important pour toute société soit traité dans le tout premier texte de loi, le code d'Hammourabi. Gravé 1750 ans av. J.-C. à Babylone, il stipule par exemple que «Si un homme adopte un fils, et si ensuite celui-ci blesse son père et sa mère nourriciers, alors ce fils adopté doit retourner dans la maison d'où il est venu». Les petits ingrats étaient prévenus...

Lawrence Alma-Tadema, La Découverte de Moïse, 1904, coll. privée

Une situation peu enviable dans les mythes

Jean Mansel, Polybos trouvant Oedipe attaché à un arbre, La Fleur des histoires, XVème s., BnF, ParisSi nous faisons un petit tour d'horizon des célèbres adoptés qui apparaissent dans les textes fondateurs, on se rend vite compte que cette particularité est loin d'être un avantage.

Prenons Moïse : abandonné sur les eaux du Nil, il est recueilli par la fille de Pharaon contre lequel il passera une bonne partie de sa vie à lutter.

Chez les Grecs, c'est souvent pire !

Un des personnages les plus infortunés et touchants de la mythologie n'est-il pas Oedipe, dont l'adoption par des bergers ne pourra briser le destin funeste ? Dans son cas, les retrouvailles avec les parents naturels furent dramatiques puisqu'il tua son père et épousa sa mère.

Mais la palme de l'originalité est à chercher du côté des Romains, qui étaient persuadés que les deux orphelins Romulus et Rémus avaient été pris en charge... par une louve !

Peter Paul Rubens, Romulus et Rémus, 1615, Pinacotèque capitoline, Rome

«Tu quoque, mi fili !»

L'Égypte ancienne, à son tour, utilise l'adoption pour pallier l'infertilité de l'épouse, comme le font les Grecs lorsqu'ils n'abandonnent pas les enfants fragiles à leur sort : pauvres nouveaux-nés spartiates ! Mais c'est à Rome que cette pratique prend une tout autre ampleur : les Latins la favorisent en effet pour permettre à des hommes adultes, obligatoirement citoyens, d'avoir une descendance masculine.

Et les empereurs ne se le font pas dire deux fois : la liste commence avec Octave (futur Auguste), choisi par Jules César pour prendre sa succession au détriment notamment de son cher Brutus, avec lequel il n'avait pas de liens familiaux.

Suivent entre autres Tibère, Caligula, Néron, Trajan et Hadrien, pour ne citer que les plus célèbres. Généralement les pères se contentaient de chercher dans leur propre familles les heureux élus. Dans ce cas, l'adoption, du latin «optare» (choisir), porte bien son nom !

L’adoption chez les Romains, vue par l’Encyclopédie (1751)

Les auteurs de L’Encyclopédie, au XVIIIe siècle, notent joliment à l’article Adoption, à propos des Romains :

«Comme l’adoption était une espèce d’imitation de la nature, inventée pour la consolation de ceux qui n’avaient point d’enfants, il n’était pas permis aux Eunuques d’adopter, parce qu’ils étaient dans l’impuissance actuelle d’avoir des enfants.
Il n’était pas permis non plus d’adopter plus âgé que soi ; parce que c’eût été renverser l’ordre de la nature : il fallait même que celui qui adoptait eût au moins dix-huit ans de plus que celui qu’il adoptait, afin qu’il y eût du moins possibilité qu’il fût son père naturel.»

Adoption ou don ?

Niccolò di Pietro Gerini, La Remise des orphelins à leurs parents adoptifs, 1386, Musée del Bigallo, Florence Au Moyen Âge, les auteurs aiment faire de leurs héros des orphelins, à l'image de Tristan à la «triste naissance» : la mort de son père a tué sa mère de chagrin. 

Mais malheur aux enfants issus d'amours illégitimes. Le Moyen Âge n'est pas tendre pour eux car la seule descendance qui vaille est celle née du mariage.

Les jeunes femmes enceintes en-dehors du mariage n'ont d'autre recours que d'accoucher en secret et d'abandonner leur bébé dans des institutions charitables, hôpitaux ou monastères, où ils sont généralement condamnés à une mort rapide ou une vie de misère.

Au XVIIe siècle, Saint Vincent de Paul fonde Les Filles de la Charité pour notamment venir en aide aux enfants trouvés. Afin de dissuader les jeunes mères de tuer leur nouveau-né, il institue le «tourniquet», un dispositif qui leur permet d'abandonner leur bébé à l'entrée de l'hospice sans risquer d'être identifiées (redécouvrant le problème, l'Allemagne aurait envisagé de rétablir le tourniquet en ce début de XXIe siècle !).

Au Moyen Âge et jusqu'à la Révolution, orphelins et enfants trouvés ne peuvent prétendre au statut d'adopté, tombé en désuétude dès la fin de l'Antiquité. 

À  défaut de pouvoir confier ces enfants à des familles adoptives, certains hôpitaux les remettent à des adultes, à charge pour eux de simplement s'en occuper. Ce contrat d'«entretien pour l'honneur de Dieu» est en vogue à partir du XVIe siècle.

Il arrive aussi que des familles démunies «donnent» un enfant à un monastère ou un riche particulier dans l'espoir qu'il bénéficie d'une bonne éducation. Rare et mal connu, ce système a traversé les siècles puisqu'il est à la base de la nouvelle «Aux champs» de Guy de Maupassant (voir plus loin). Il est encore largement pratiqué sous d'autres latitudes, surtout en Afrique noire.

Les Lumières «découvrent» les enfants

Louise-Elisabeth Vigée Le Brun, Portrait de la comtesse Anna Stroganova et son fils, vers1795-1801, musée du palais Stroganov, Saint-PétersbourgQuand les hommes du Siècle des Lumières se mirent à observer la société, ils découvrirent des petits êtres jusque-là méprisés : les enfants. Suivant les conseils de Jean-Jacques Rousseau, dans L'Émile, on commença à les observer et les chérir.

Certes, la théorie restait parfois loin de la pratique : on sait que, tout en affutant ses arguments de défense, notre philosophe abandonna tour à tour les cinq membres de sa descendance aux Enfants-Trouvés.

Le Bureau des pauvres (ancêtre de notre Assistance publique) était en effet le refuge des bambins non désirés, promptement baptisés selon leur caractéristique la plus visible : voilà comment des familles de Legrand ou Leroux ont par la suite peuplé la France.

Plus près de nous, des personnalités comme Monseigneur André Vingt-Trois, archevêque de Paris, ou Claude Bébéar, ancien Pdg du groupe Axa, tiennent leur patronyme d'un aïeul qui a été recueilli par l'Assistance publique.

Sous l'Ancien Régime, il n’était toujours pas question d’adoption légale ou plénière. Certains enfants plus chanceux que d'autres pouvaient toutefois échapper à l'hospice et être accueillis dans une famille nourricière...

Ce fut ainsi le cas de Jean Le Rond D'Alembert, concepteur de l'Encyclopédie. Né des amour illégitimes entre une femme de lettres, Claudine Guérin de Tencin, et le chevalier Louis-Camus Destouches, il fut abandonné par sa mère devant la chapelle Saint-Jean-le-Rond (d'où son nom). Mais son père, l'ayant retrouvé, le confia à une honorable famille d'accueil.

Avec les révolutionnaires, une autre vision de la famille se fait jour : être parent devient le fait d'un choix individuel.

Un couple marié, mais aussi un individu seul, peut dès lors adopter en faisant une simple déclaration de volonté devant les services de l'état civil. Il s'agit pour ces enfants non «d'un échange de famille, [mais] de leur en donner une […] pour réparer envers eux les torts de l'humanité» (Théophile Berlier). Les Lumières sont passées par là !

Lettre de Jean-Jacques Rousseau à Madame de Francueil, le 20 avril 1751

«Oui, madame, j'ai mis mes enfants aux Enfants-Trouvés ; j'ai chargé de leur entretien l'établissement fait pour cela. Si ma misère et mes maux m'ôtent le pouvoir de remplir un soin si cher, c'est un malheur dont il faut me plaindre, et non un crime à me reprocher. Je leur dois la subsistance, je la leur ai procurée meilleure ou plus sûre au moins que je n'aurais pu la leur donner moi-même. […] Vous connaissez ma situation, je gagne au jour la journée mon pain avec assez de peine; comment nourrirais-je encore une famille ? […] Il faudrait donc recourir aux protections, à l'intrigue, au manège, briguer quelque vil emploi […]. Nourrir, moi, mes enfants et leur mère, du sang des misérables ! Non, madame, il vaut mieux qu'ils soient orphelins que d'avoir pour père un fripon. Je sais que ces enfants ne sont pas élevés délicatement : tant mieux pour eux, ils en deviennent plus robustes ; on ne leur donne rien de superflu, mais ils ont le nécessaire ; on n'en fait pas des messieurs, mais des paysans ou des ouvriers. Je ne vois rien, dans cette manière de les élever, dont je ne fisse choix pour les miens. […] par la rustique éducation qu'on leur donne, ils seront plus heureux que leur père».

Quand lois et écrivains se penchent sur les berceaux

En 1804, le Code civil va tuer cette vision de l'adoption comme acte d'amour. Il ne prend plus en compte le bien-être de l'enfant, mais celui de l'homme, généralement âgé, qui se cherche un héritier adulte. N'est-ce pas justement le cas de Napoléon, souhaitant se lier avec Eugène de Beauharnais, fils de Joséphine ?

Ce principe va bénéficier à la famille bourgeoise en mal d’héritier.

Fernand Pelez, Un Martyr ou Le Petit marchand de violettes, fin XIXe, RMN-Grand PalaisMais tout le monde ne reste pas indifférent : Hector Malot (Sans Famille), Charles Dickens (Oliver Twist) et Victor Hugo (Les Misérables) donnent vie à des orphelins comme Rémi et Cosette dans leurs pages. Les «petites filles aux allumettes» entrent dans les foyers plus chanceux !

À la suite de la Grande Guerre, qui multiplie les orphelins, la loi abaisse de 50 à 40 l'âge des adoptants, ce qui permet à de plus nombreux couples de former une famille. Dans la suite, au cours du XXe s., l'adoption devient avant tout un remède à l’infertilité.

En France, la loi en est venue à distinguer l’adoption plénière, qui attache l’enfant de façon irrévocable aux parents adoptants et abolit tout lien avec ses géniteurs, de l’adoption simple, qui maintient des liens entre l’enfant et la mère naturelle.

Dans le même sens, la loi française impose un strict anonymat lors des abandons afin de rassurer les femmes et adolescentes obligées pour une raison ou une autre de renoncer à leur enfant et peu désireuses qu’un passé douloureux vienne un jour à ressurgir. Le même anonymat s’impose dans les dons de spermatozoïdes à des couples victimes de l’infertilité du mari.

Ces règles sont aujourd’hui contestées par des personnes qui ont été adoptées et revendiquent le droit d’accès à leurs origines.

Guy de Maupassant, «Aux Champs» (Le Gaulois, 1882)

M. et Mme d'Hubières, bourgeois sans enfant, aimeraient bien adopter un petit paysan qui les a séduits...

Les Vallin étaient à table, en train de manger avec lenteur des tranches de pain qu'ils frottaient parcimonieusement avec un peu de beurre piqué au couteau, dans une assiette entre eux deux. M. d'Hubières recommença ses propositions, mais avec plus d'insinuations, de précautions oratoires, d'astuce. Les deux ruraux hochaient la tête en signe de refus ; mais quand ils apprirent qu'ils auraient cent francs par mois, ils se considèrent, se consultant de l’œil, très ébranlés. Ils gardèrent longtemps le silence, torturés, hésitants. La femme enfin demanda :
- Qué qu't'en dis, l'homme ?
Il prononça d'un ton sentencieux :
- J'dis qu'c'est point méprisable.
Alors Mme d'Hubières, qui tremblait d'angoisse, leur parla de l'avenir du petit, de son bonheur, et de tout l'argent qu'il pourrait leur donner plus tard. Le paysan demanda :
- C'te rente de douze cents francs, ce s'ra promis d'vant l'notaire ?
M. d'Hubières répondit :
- Mais certainement, dès demain.
La fermière, qui méditait, reprit :
- Cent francs par mois, c'est point suffisant pour nous priver du p'tit ; ça travaillera dans quéqu'z'ans ct'éfant; i nous faut cent vingt francs.
Mme d'Hubières trépignant d'impatience, les accorda tout de suite ; et, comme elle voulait enlever l'enfant, elle donna cent francs en cadeau pendant que son mari faisait un écrit. Le maire et un voisin, appelé aussitôt, servirent de témoins complaisants.
Et la jeune femme, radieuse, emporta le marmot hurlant, comme on emporte un bibelot désiré d'un magasin. Les Tuvache, sur leur porte, le regardaient partir, muets, sévères, regrettant peut-être leur refus.

Le «meilleur des mondes»

Les grossesses non désirées et donc les abandons étant en recul en Occident, la recherche d'enfant par les couples infertiles a pris, à la fin du XXe siècle, une dimension internationale.

Avec l’augmentation du niveau de vie et la baisse de la fécondité, les pays «exportateurs» tels que la Corée sont devenus à leur tour «demandeurs» et beaucoup de couples se rabattent sur le continent africain où la pauvreté pousse encore des femmes à livrer tel ou tel de leurs enfants à des orphelinats.

Mais le «marché» de l’adoption pourrait être bouleversé de façon plus radicale par l’assistance médicale à la procréation (ou procréation médicale assistée, PMA), avec les dons d’ovocytes (fécondation in vitro, FIV) et de spermatozoïdes (insémination artificielle) qui remédient à de nombreux cas de stérilité.

Des perspectives vertigineuses s’ouvrent aussi avec la gestation pour autrui (GPA), encore interdite en France mais légale dans d’autres pays européens et dans plusieurs États américains.

Le Meilleur des mondes (Aldous Huxley, 1932)Aux États-Unis, d'après la presse (Le Nouvel Observateur, 13 février 2013), il n'est plus tout à fait exceptionnel que des personnes en mal d'enfant fassent appel à une jeune fille, de préférence saine, intelligente et jolie, pour un don d'ovocyte.

Celui-ci est fécondé in vitro avec les spermatozoïdes de qui de droit et l'oeuf est implanté dans l'utérus d'une mère porteuse, de préférence une mère de famille solide. Tout cela contre rémunération.

Les trois composantes de la maternité : la fécondation, la gestation et l'éducation, se trouvent ainsi dissociées, les deux premières étant ramenées à des opérations marchandes.

L'enfant issu de cette chaîne, à la différence de l'enfant adoptif d'antan, n'a plus de géniteurs vivants ou morts auxquels il puisse se référer, plus de mémoire ni d'«origines». Sa personnalité se construit sur son seul environnement immédiat.

Le marché de la GPA, très porteur, a déjà suscité en Inde la création d'«usines de mères porteuses»... Ainsi se profile le Meilleur des mondes, pour reprendre le titre du roman de science-fiction d'Aldous Huxley (1932), dans lequel chaque naissance est génétiquement programmée en fonction des besoins sociaux. 

Bibliographie

Jean Delumeau et Daniel Roche, Histoire des pères et de la paternité, éd. Larousse, 1990.

«L'Enfant et la famille», Les Collections de l'Histoire n°32, juillet-sept. 2006.

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Mise à jour : 2013-02-25 22:32:26