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De Sumer aux Germains

Le mariage dans tous ses états


Le mariage est l'institution sociale la plus ancienne. Il n'a pas été établi pour consacrer l'amour de deux êtres (on n'a pas besoin d'une reconnaissance sociale pour s'aimer et vivre ensemble) mais pour assurer une protection juridique aux enfants appelés à naître de cette union et garantir leur droit à hériter.

L'anthropologue Claude Levi-Strauss écrit : «La famille, fondée sur l’union de deux individus de sexes différents qui fondent un ménage, procréent et élèvent des enfants, apparaît comme un phénomène pratiquement universel», (Le Regard éloigné, 1983).

Adam et Ève (Lucas Cranach, 1531, Staatliche Museen, Berlin)

Le mariage dans tous ses états : l'enquête

Vous pouvez retrouver l'ensemble de notre enquête sur un document pdf. Ainsi pourrez-vous l'imprimer, la lire plus à votre aise et la faire circuler :

Le mariage dans tous ses états
 

Le modèle égyptien

Akhenaton, Nefertiti et leurs enfants protégés par le soleil Aton (bas-relief de Tellel Armana)Les Égyptiens de l’époque pharaonique ignoraient tout d’Adam et Éve... Ils s’en sont tenus à une vision simple de l’humanité : des hommes et des femmes faits pour vivre ensemble sur un pied d’égalité.

Des premiers pharaons à la conquête arabe, soit pendant près de quatre millénaires (deux fois la durée qui nous sépare de Jésus-Christ), tout donne à penser que la plupart des habitants de la vallée du Nil vivaient en ménage comme tout bon Européen des «Trente Glorieuses».

Les deux sexes avaient un statut similaire, y compris dans le panthéon égyptien où le culte d’Isis était indissociable de celui de son époux Osiris. 

Certes, le pharaon et quelques hauts notables s’offraient le luxe de plusieurs épouses et de nombreuses concubines... mais il s’agit là d’un privilège propre aux puissants, dans quasiment toutes les époques et toutes les civilisations.

Au demeurant, les Égyptiens acceptaient aussi qu’une femme accède au statut de pharaon. Ce fut entre autres le cas d’Hatchepsout dont on ne sait si elle avait son harem de jeunes éphèbes.

Le modèle oriental

L’Orient antique est très différent de l’Égypte et l’on n’y voit pratiquement aucune représentation de couples main dans la main ou tendrement enlacés. Comme dans la plupart des civilisations anciennes, le mariage y est une convention privée. 

Elle est susceptible d’être rompue sur décision du mari. Étymologiquement, le mot mari vient du latin mas, maris, qui veut dire mâle ; il désigne celui qui doit se conduire en mâle.

Les chefs de clan et riches propriétaires s’octroient le privilège de posséder plusieurs femmes et servantes, avec un statut préférentiel à celle dont les garçons recevront l’héritage.

Comme Abraham, les anciens Hébreux sont polygames - du moins les plus riches d'entre eux -, tout en manifestant souvent un fervent amour pour leur épouse principale (Isaac et Rébecca, Jacob et Rachel...). Beaucoup plus tard, les Mormons se réfèreront à ces illustres exemples pour  justifier l'introduction de la polygamie au Nevada.

Dans les sociétés du Moyen-Orient, la femme est une éternelle mineure et n’a pas de statut juridique. Elle est souvent mariée très tôt à un homme déjà mûr, dans la trentaine, ce qui facilite sa soumission. Dans les classes supérieures, elle est reléguée au gynécée, la partie de la maison qui lui est réservée.

Les Grecs, qui ont inventé le mot, sont eux-mêmes très soucieux de maintenir chacun à sa place : hommes et femmes, citoyens et métèques, hommes libres et esclaves.

La tradition romaine

Si l’on en croit la légende de l’enlèvement des Sabines, les premiers Romains avaient une manière très virile de faire la cour ! Pour échapper au célibat forcé, ils invitent leurs voisins à une fête et enlèvent leurs filles sous leur nez.

Cette pratique ne relève pas seulement de la légende. Elle reflète une réalité assez commune chez les Romains et leurs voisins Germains, dont les mœurs conjugales étaient assez proches.

On la rencontre aussi chez les peuples «primitifs» de Papouasie et d’Amazonie, où l’enlèvement des femmes constitue l’un des principaux motifs de guerre, d’après les anthropologues qui se sont penchés sur la question.

L'enlèvement des Sabines (détail), par Jean-François de Troy (1716)

En souvenir du rapt des Sabines, les premiers Romains pratiquent un mariage «de fait» (per usum en latin), consacré par une année de cohabitation mais avec le consentement préalable des parents. Il suffit, pour le rompre, que la femme découche trois nuits de suite.

Mariage patricien à Rome (confarreatio)Une autre forme de mariage est le mariage «par achat réciproque» (coemptio en latin) : les deux époux simulent l’achat mutuel de l’un par l’autre en échangeant des cadeaux. Cette forme d’union plutôt sympathique et moderne est pratiquée aux premiers temps de la République par les plébéiens ou Romains des classes populaires.

Une troisième forme de mariage est le mariage solennel, appelé confarreatio, du nom du gâteau d’épeautre (panis farreus) que les époux mangent en présence du Flamen Dialis (le grand prêtre de Jupiter) et du Grand Pontife.

Ce mariage remonte à l’époque royale. Il se pratique dans les familles patriciennes.

C’est la première forme d’union que l’on connaisse qui ne soit pas seulement de droit privé mais également sanctifiée par les autorités religieuses et reconnue par les autorités civiles.

La modernité romaine

Sous l’Empire romain, à la cour impériale et chez les notables, les mœurs sont dissolues. On divorce pour un rien ; on se prostitue, on pratique l’échangisme ; on force les servantes ; on ne dédaigne pas les caresses juvéniles… Autant dire que certains dirigeants européens actuels ne seraient pas dépaysés à la cour de Tibère ou de Néron. 

Mais ne nous y trompons pas, la sexualité chez les Romains n'a rien de l'exubérance joyeuse que semble indiquer une observation superficielle des peintures murales de Pompéi. Cette sexualité est au contraire bridée par de strictes contraintes sociales, qu'il s'agisse des relations avec les prostituées ou entre conjoints.

Au début de notre ère, il n’y a guère que quelques familles patriciennes qui continuent de pratiquer le mariage solennel, pour des raisons de convenance. Il leur arrive aussi de marier leurs filles très jeunes en vue de s’allier les unes aux autres.

La plupart des plébéiens se marient en fait à un âge avancé : en moyenne vingt ans pour les femmes, trente pour les hommes, âge auquel il devient difficile d’accepter l’autorité du pater familias.

On voit donc se généraliser le mariage «sans la main» (sine manu), dans lequel les parents n’ont pas leur mot à dire.

Le terme romain employé à son propos est conjugium, dont nous avons fait conjoint et conjugal. Il signifie que les époux portent ensemble (cum) le même joug (jugium) et se traduit par une belle formule qu'échangent les époux au moment du mariage : «Ubi tu Gaius, ego Gaia» (Où tu es toi Gaius, je suis moi Gaia).

Ce mariage à la romaine rappelle singulièrement notre moderne PACS (pacte civil de solidarité) et sans doute les plébéiens romains se couleraient-ils facilement dans nos mœurs du XXIe siècle.

Notons que les esclaves sont exclus de ces considérations. Ces «outils animés» sont voués à l’union libre, le contubernium ou «camaraderie de tente».

La transition barbare

Comme les Romains, les Germains ont une approche flexible du mariage.

- Rapt consenti :

Ils pratiquent en premier lieu une forme de concubinage, le Friedelehe, ou mariage d'amitié, qui peut débuter par un rapt de la jeune fille ! L’union sera stable et les enfants à naître seront légitimés à moins qu’un mariage officiel ne vienne troubler l’union.

- Cadeau du matin :

Les Germains pratiquent aussi un mariage officiel, le Muntehe, qui débute par une demande solennelle au père de la promise. Par la même occasion, le prétendant lui remet des cadeaux, c'est en quelque sorte une dot du mari, inverse de la dot habituelle aux Romains.

Après la nuit de noce, le mari fait un cadeau à sa femme pour prix de sa virginité. C’est le Morgengabe. De ce mot germanique, le droit français a tiré le mot morganatique, qui désigne une union dans laquelle la femme s’en tient à son rôle d’épouse et renonce aux honneurs et dignités auxquelles son mariage lui donne normalement droit. Ainsi le remariage de Louis XIV avec Madame de Maintenon est-il un mariage morganatique.

Avec leurs maigres moyens, les évêques chrétiens vont tenter d’imposer une seule forme de mariage avec de fortes contraintes : consentement mutuel, indissolubilité... [à suivre : le mariage de Charlemagne au Siècle des Lumières]

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Mise à jour : 2014-02-18 21:56:43