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Comment la monnaie unique tue l'Europe

1 - Un rêve devenu cauchemar


 

Guérilla urbaine à Athènes devant le Parlement, 13 février 2012 (DR)
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L'Europe est-elle entrée dans la spirale du déclin ? En l'An 2000, avec le retour de la croissance et l'arrivée de l'euro, les Européens voyaient l'avenir avec confiance et rêvaient de lendemains radieux. Mais leur rêve est devenu cauchemar, avec le risque qu'une partie du continent, dont la France, bascule dans le sous-développement. Dans les années 1990, les entreprises françaises marquaient partout des points sur leurs concurrentes étrangères. Aujourd'hui, elles déménagent dans la précipitation ou rendent les armes cependant que les jeunes diplômés désertent en masse leur patrie.

Comment a-t-il été possible de commettre autant de dégâts en une courte décennie ? La moindre des choses serait de nous interroger sur le lien éventuel entre la monnaie unique et la crise qui affecte spécifiquement la zone euro depuis 2007.

Seules l'extrême gauche et l'extrême droite rendent la monnaie unique responsable de la Crise européenne, mais en des termes simplistes qui ont pour effet de les décrédibiliser : « Yaka sortir de l'euro, fermer les frontières, et tout redeviendra comme avant ». Toute personne qui met en cause la monnaie unique est de ce fait rejetée vers les extrêmes : « Vous parlez comme Mélenchon ou Le Pen ». La reductio ad hitlerum  est aussi mise à contribution pour étouffer le débat : « Vous critiquez la monnaie unique, vous vous opposez donc à la construction européenne, vous faites le lit des populistes, des néonazis grecs et des nationalistes hongrois » !

Quant aux promoteurs de la monnaie unique, ils déplorent la situation présente en s'obstinant à en nier l'origine, suivant le mot célèbre de Bossuet : « Dieu se rit de ceux qui déplorent des effets dont ils continuent de chérir les causes ». Ils se contentent d'attribuer la Crise européenne au laxisme budgétaire de certains États : « Haro sur la dette, la gabegie, les charges salariales, les fonctionnaires et le salaire minimum » (*).

Les politiques actuelles de rigueur budgétaire ne reposent sur rien d'autre que cet argument répété en boucle. Il a l'apparence du bon sens : nul ne conteste en effet qu'il y ait « trop » de fonctionnaires dans les bureaux, « trop » d'emplois protégés,  « trop »   d'impôts etc. Mais c'était déjà le cas il y a quinze, vingt ou trente ans, quand les entreprises françaises affrontaient avec succès la concurrence européenne et mondiale. Les déficits publics et la pléthore de fonctionnaires ne les ont pas empêché de tenir la dragée haute à leurs concurrentes allemandes. Pourquoi ces maux dont on s'accommodait alors seraient-ils devenus le Mal absolu ?

Le bon sens est trompeur...

Au Moyen Âge, chacun convenait que le Soleil tournait autour de la Terre : « Il suffit de lever les yeux pour en avoir la preuve ; il se lève à l'Est, passe au-dessus de nos têtes et se couche à l'Ouest ». Aujourd'hui, de la même façon, on s'accorde sur un lien de cause à effet entre les déficits publics et la Crise européenne bien que nul n'ait évidemment pu le démontrer. Observant que l'État dépense plus qu'il ne gagne et que le pays est en crise, on conclut sans plus réfléchir que le pays est en crise parce que l'État dépense plus qu'il ne gagne. Du coup, en France comme en Italie ou en Espagne, les gouvernants de droite comme de gauche s'échinent à réduire les déficits publics, l'œil rivé sur les normes comptables imposées par les traités. Perdant de vue l'intérêt général, ils se désintéressent des usines qui ferment, des ingénieurs qui s'exilent et de la précarité qui s'installe. Ils mettent leur intelligence entre parenthèses et, tels des chiens en laisse, ils se soumettent sans plus de réflexion aux injonctions des financiers de Francfort et des fonctionnaires de Bruxelles.

Et qu'observe-t-on ? Que la crise ne recule pas et, même, que l'endettement public, les lourdeurs étatiques, le chômage et la récession ne font que s'aggraver dans ces pays. Plus les gouvernants tentent de réduire les déficits, plus ces déficits s'aggravent !

C'est que le syllogisme ci-dessus ne fonctionne pas. Il ne fonctionne pas parce qu'il viole une évidence simple : l'activité économique n'est pas l'affaire d'individus ou d'entreprises isolés mais de circuits d'échanges étroitement solidaires que l'on ne peut impunément briser (voir la deuxième partie de ce document : Monnaie : secrets de fabrication).

Un exemple permet d'effleurer cette réalité : quand l'État dispense les entreprises de certaines cotisations sociales, soit il ne compense pas celles-ci et les bénéficiaires, privés de ressources, réduisent leurs achats aux entreprises en question et aggravent leurs difficultés du moment, soit il les compense par une taxation supplémentaire des particuliers (impôt sur le revenu ou taxe sur la consommation) et, comme dans le premier cas, il s'ensuit une baisse des achats aux entreprises en question et une aggravation de leurs difficultés (*).

Baisser les bras ? Bien au contraire

Le temps de cette lecture, oublions le paradigme selon lequel la crise économique serait entretenue par les déficits publics. Défaisons-nous de nos préjugés et de la croyance quasi-religieuse dans le libéralisme financier (voir la dernière partie de ce document : Une Histoire de la Grande Crise).

Et pour commencer, réfléchissons à une réalité cachée : la construction européenne n'a créé en soixante ans aucune solidarité effective par-dessus les États. L'Union est nue. Ses « habits neufs » se réduisent à la libre circulation des marchandises et des capitaux. Autant dire rien. En pratique, les Français n'ont pas plus de liens de solidarité avec les Allemands qu'avec les Suisses ou les Papous. Si semblables qu'ils paraissent, le bourgeois de Strasbourg et son homologue de Fribourg-en-Brisgau ne partagent rien tandis que le premier partage tout avec les habitants des bidonvilles de Mayotte, dont tout le sépare sauf l'essentiel : les droits sociaux et civiques qui se rattachent à la citoyenneté française !

Contrairement aux espoirs de ses promoteurs, l'union monétaire n'a pas corrigé les carences de l'Union européenne. Au contraire, elle a exacerbé les conflits entre les États. Sur tous les aspects qui fondent une communauté politique, jamais l'Union européenne n'a paru aussi divisée ni impuissante : diplomatie et armement, solidarité sociale, fiscalité et dumping fiscal, droit du travail etc (*).

C'est qu'une « machine infernale » fait diverger les économies européennes et creuse les déséquilibres, quoi que fassent les gouvernements en matière d'assainissement des finances publiques. Plus grave que tout, elle détruit pan après pan le tissu industriel sur lequel repose la prospérité des Européens. Nous allons identifier cette « machine infernale » sans craindre de poser la question qui fâche sur la monnaie unique. Pour cela, nous ferons ci-après l'état des lieux et verrons comment le déni de la réalité a entraîné les Européens dans la chasse aux déficits publics avec les conséquences désastreuses que l'on observe.

Plus important que tout, nous montrerons que les déficits publics sont la conséquence et non pas la cause du mal qui nous frappe. Ils disparaîtront d'eux-mêmes dès qu'aura été supprimé le mal en question.

La vérité, à l'encontre du « bon sens » ci-dessus, c'est que l'État dépense plus qu'il ne gagne parce que le pays est en crise ! C'est, nous l'admettons volontiers, aussi difficile à concevoir que le fait que la Terre tourne autour du Soleil. Il faut donc traiter la crise à la racine avant de s'attaquer à l'endettement de l'État.

Qu'on nous permette encore une image. Vous canotez sur un lac quand tout à coup l'eau s'engouffre par un trou dans la coque. Allez-vous de suite écoper avec votre gourde ? Non, vous bouchez d'abord le trou avec un linge ; ensuite seulement, vous évacuez l'eau. Le trou dans la coque, nous le montrerons plus loin, c'est la monnaie unique, et l'eau qui s'engouffre est l'endettement.

Pour le dire en bref : 1) l'Europe du Sud a perdu avec la monnaie unique l'outil de régulation qui permettait à ses entreprises de résister aux offensives des entreprises allemandes ; 2) il s'ensuit la ruine de ces entreprises trop peu agressives et un déficit commercial abyssal pour les pays concernés ; 3) les gouvernements de ces pays sont mécaniquement contraints de s'endetter à l'étranger et en particulier en Allemagne pour compenser ce déficit et éviter autant que faire se peut une explosion sociale. Ainsi peut-on déjà deviner à travers ce résumé que la dette est la conséquence - et non la cause - de nos difficultés. Fait-elle pour autant le bonheur des Allemands ? L'effondrement des économies du Sud tarit leurs débouchés et fait douter de la solidité de leurs placements financiers. C'est à moyen terme tous les Européens, Allemands compris, qui risquent de subir la ruine et le désespoir.

Est-il possible d'espérer une sortie par le haut de cette Crise qui n'en finit pas ? Nous voulons le croire en suggérant en conclusion la conversion de la monnaie  « unique »  en monnaie  « commune ».

Le moteur de la crise

La crise des années 2000 est la conséquence d'une succession de choix politiques qui remontent aux années 1970 et à l'enterrement des « Trente Glorieuses », dans les années 1970.

Après le timide sursaut des années 1980 survient le relâchement des années 1990 : débarrassés de la guerre froide, les dirigeants européens se prennent à rêver d'un Vieux Continent débarrassé de l'inflation et de l'instabilité. Tandis que l'Allemagne se dépense sans compter pour remettre à niveau l'ex-Allemagne de l'Est, les autres pays de l'Union s'imposent une stricte rigueur budgétaire en vue de mettre en place la monnaie unique à l'échéance de 1999.

Lorsque l'euro paraît...

Le projet de monnaie européenne ne manque pas d'allure. Lancé par le traité de Maastricht (1992), il est aussitôt critiqué par d'éminents économistes, au premier rang desquels les Prix Nobel Joseph Stiglitz, Maurice Allais, Paul Krugman et même Milton Friedmann, l'un des inspirateurs du néolibéralisme contemporain. Mais à la naissance de l'euro (1999-2002), les critiques s'estompent et chacun se prend à sourire en se penchant sur le berceau.

L'euro a été conçu par François Mitterrand et Helmut Kohl en vue de resserrer les liens au sein de l'Union européenne à un moment où la réunification de l'Allemagne pouvait inciter celle-ci à s'en éloigner. Pour convaincre les Allemands de sacrifier leur mark, symbole de leur prospérité d'après-guerre, on leur a promis une monnaie tout aussi stable, protégée de l'inflation envers et contre tout par une Banque Centrale Européenne (BCE) indépendante, installée à Francfort. On a donc institué une monnaie unique calquée sur le mark allemand, propre à séduire les emprunteurs et conserver un cours élevé par rapport aux autres devises.

C'est la première fois dans l'Histoire humaine qu'une monnaie n'est pas soutenue par une autorité politique mais seulement par une banque supranationale.

... le cercle des Européens applaudit

Au tournant de l'An 2000, les principaux pays européens, dont la France, présentent une situation relativement saine : chômage en recul, balance commerciale peu ou prou équilibrée, endettement modéré... L'industrie et le commerce sont portés par la croissance mondiale et l'ouverture des marchés chinois et asiatiques. La France produit autant de voitures que l'Allemagne et exporte sur tous les marchés mondiaux les produits industriels qui font sa réputation ; ses entreprises rachètent à tout va leurs concurrents étrangers. Le petit Portugal prospère dans les industries du cuir ou encore le moulage plastique etc.

Relisons les journaux de l'époque : ils sont éloquents. Personne, en France, en Irlande ou dans les pays méditerranéens, ne formule de critique majeure sur l'état des finances publiques, l'industrie ou le commerce extérieur. Personne.

Dans le même temps se met en place l'euro. Selon ses promoteurs, autrement dit la quasi-totalité de la classe politique (gouvernants, élus, journalistes), il doit entraîner une convergence des économies de la zone euro et, grâce à la transparence des coûts et à la libre circulation des marchandises et des capitaux, les pays les plus pauvres (Grèce, Espagne, Portugal....) devraient voir leur niveau de vie se rapprocher à grandes enjambées des pays les plus riches.  

Hélas, c'est tout le contraire qui s'est produit...

La faiblesse des uns renforce les autres

L'euro s'est révélé un « pousse-au-crime » pour les pays fragiles, séduits par la possibilité d'emprunter à des taux très bas sur les marchés étrangers. Cette facilité les a dissuadés de faire les efforts requis pour maintenir l'équilibre de leur balance commerciale.

À l'instigation de grandes entreprises étrangères - en particulier allemandes et françaises -, la Grèce et le Portugal se sont lancés à corps perdu dans des investissements de prestige : Jeux Olympiques d'Athènes, Exposition de Lisbonne, modernisation des armées. L'Espagne et l'Irlande ont investi à tout va dans des placements immobiliers. La France s'est abandonnée aux sirènes électoralistes...

Cette illusion de prospérité s'est brisée en 2008 sur la « crise des subprimes » venue des États-Unis. Les banques ont surmonté la crise des deux côtés de l'Atlantique... grâce à l'aide des contribuables. Mais tandis que les États-Unis ont retrouvé peu à peu le chemin de la croissance, rien de tel de ce côté-ci de l'océan ! La crise a révélé en effet que les économies de la zone euro divergeaient au lieu de se rapprocher : les pays industriels traditionnellement exportateurs accumulant les excédents ; les autres accumulant les déficits commerciaux et les dettes sans pouvoir enrayer leur déclin.

Faut-il s'en étonner ? Ces pays ont agi après comme avant l'introduction de l'euro selon leurs penchants habituels.

- La Grèce :

Ainsi, ce n'est pas faire injure aux Grecs que de reconnaître que leur État a toujours eu une propension à multiplier les « éléphants blancs » (investissements surdimensionnés) en engraissant au passage les intermédiaires et quelques fonctionnaires et hommes politiques bien placés.

Dans les temps anciens, leur monnaie nationale agissait comme un garde-fou pour corriger ces travers : quand l'État grec s'endettait de trop ou que les charges publiques pesaient à l'excès sur les activités productives, les taux d'intérêt s'envolaient, les capitaux fuyaient et la monnaie, irrésistiblement, se voyait dévaluée. Dans le pire des cas, le gouvernement pouvait être acculé à la banqueroute et les citoyens placés devant leurs responsabilités.

Lors de la mise en place de l'euro, les Européens ont cru que des injonctions politiques et des codes de bonne conduite comme le « pacte de stabilité » pourraient avantageusement remplacer la drachme dans son rôle modérateur. Dès lors, pour remettre les gouvernants grecs dans le droit chemin, on s'est reposé sur des indicateurs arbitraires tels que le déficit budgétaire, en confiant leur surveillance à des juges aussi peu fiables que Lehman Brothers !

- La France :

À l'arrivée de l'euro, la France, comme les autres, a cédé plus que jamais à ses penchants. Sous la pression d'une classe politique particulièrement timorée, elle a délaissé son industrie et sa classe ouvrière pour mieux aider la plèbe à coup d'allocations et d'emplois factices dans les secteurs publics et parapublics (*).

Rien de nouveau en cela. Depuis Henri IV, le pouvoir chérit ses fonctionnaires et secourt les infortunés avec plus ou moins de bonheur, à la différence par exemple des gouvernants anglo-saxons qui s'accommodent de grandes inégalités sociales.

Mais jusqu'à la fin du XXe siècle, cette générosité qui fait honneur à la France était tempérée par la contrainte monétaire. Toute dépense excessive se soldait par des importations en surnombre et une moindre compétitivité des entreprises exportatrices du fait des charges fiscales qui pesaient sur elles. Il en résultait un déficit commercial qui entraînait automatiquement une perte de valeur de la monnaie. Ainsi le mark a-t-il gagné 30% en valeur par rapport au franc à chaque décennie de 1949 à 1989. Cela n'a pas empêché les Français et leurs entreprises de prospérer pendant toute cette longue période.

- L'Allemagne :

En face, les Allemands se sont remis en ordre de bataille après avoir réunifié leurs deux États au prix d'un énorme effort qui a fait douter de leur santé au début du XXIe siècle. Tirant parti de leur puissance industrielle et de la cohésion de leurs entreprises, toujours intactes, ils ont retroussé leurs manches, fait vœu d'austérité, réduit leurs dépenses (main-d’œuvre étrangère corvéable à merci) et découragé les importations (hausse de la TVA). Ils ont aussi réduit leurs investissements d'avenir (entretien des autoroutes, des chemins de fer et des écluses, éducation, financement des crèches etc). Enfin, ils ont profité du relâchement de leurs voisins du Sud et d'Outre-Rhin pour leur vendre les biens d'équipement, les produits alimentaires et les voitures de luxe auxquels ils aspirent. Ainsi ont-ils pu accumuler de fabuleux excédents commerciaux.

Les réformes qu’ils ont engagées dans le cadre du plan Schröder-Hartz (2003-2005), notons-le, aucun Français ne les aurait acceptées, y compris parmi les laudateurs du  « modèle allemand ». Trop brutales et discriminatoires (régime de faveur pour l’élite industrielle ; pain noir pour les pauvres, les familles et les travailleurs étrangers)... Au demeurant, elles seraient inapplicables en France sauf à réduire drastiquement le volume des aides sociales et prendre le risque d'une guerre civile pour obliger les pauvres et les immigrés à accepter dans l'agro-alimentaire et les services des emplois de près de 50 heures hebdomadaires rémunérés quelques euros de l'heure. 

Mais le résultat est là : en 2012, la balance commerciale de l'Allemagne présentait un excédent de 188 milliards d'euros, soit davantage que la Chine, le Japon ou les pays pétroliers ; la France, à l'opposé, se signalait par un déficit de 67 milliards d'euros sur ses échanges avec l'étranger (marchandises, services financiers et marchands, tourisme). Dans le même temps, le budget de l'État allemand était peu ou prou à l'équilibre cependant que le déficit budgétaire de l'État français atteignait les 100 milliards d'euros.

- Diversité de l'Europe :

À la lumière de ces exemples, chacun mesure les différences abyssales qui distinguent les nations européennes, pour des raisons historiques, anthropologiques et autres. Au cours des siècles passés, ces nations ont développé des comportements sociaux différents, voire opposés, que reflète l'indice de fécondité (nombre moyen d'enfants par femme). Proche de deux en Suède, au Royaume-Uni et en France (déduction faite de l'apport immigré), il n'est que de 1,3 en Espagne, en Pologne ou encore en Allemagne. Ce sont des écarts que l'on ne rencontre dans aucune autre région du monde, preuve de l'extrême hétérogénéité de l'Europe (*).

Ces différences débouchent sur des choix inconciliables. Doit-on comme en Allemagne privilégier l'épargne en vue d'assurer une retraite décente aux ultimes survivants de la nation ou bien accepter un effort collectif en faveur des familles et des jeunes pour préserver l'avenir ? Doit-on s'accommoder comme en Angleterre d'une société duale où voisinent l'extrême richesse et l'extrême pauvreté ou bien promouvoir une politique d'assistanat avec ses abus inévitables ? Doit-on se tenir à l'écart des affaires mondiales comme l'Allemagne ou ambitionner une diplomatie active au service des droits de l'homme, avec ses coûts inévitables en matière militaire ?... Soyons lucides. Ces arbitrages sont impossibles à l'échelon européen car nos nations sont autrement plus diverses que les États américains. Ne rêvons donc pas aux « États-Unis d'Europe » et donnons-nous une ambition plus en conformité avec la civilisation à nulle autre pareille dont nous sommes les héritiers. 

Les injonctions des banquiers de Francfort et des fonctionnaires de Bruxelles ne changeront pas la nature des nations en quelques années ou quelques décennies. Ni les Grecs ne deviendront des contribuables façon helvète, ni les Allemands des sybarites, ni les Français des luthériens... En abolissant les monnaies qui protégeaient chaque nation contre elle-même, contre leur propension à trop dépenser ou au contraire à trop épargner, nos apprentis sorciers ont joué avec le feu.

Schéma 1 : Balance commerciale de la France et de la zone euro en 2012
Déficits commerciaux => endettement public et/ou privé

Considérée dans son ensemble, la zone euro conserve une balance commerciale peu ou prou équilibrée avec le reste du monde, ce qui est normal dès lors que l'euro est soumis au régime des changes flottants : son cours par rapport au dollar tend à baisser quand les performances commerciales de la zone euro se dégradent et vice versa.

Mais à l'intérieur de la zone, derrière cet équilibre de façade, on observe deux catégories de pays de plus en plus dissemblables : les pays fragiles, qui ont une propension à consommer et importer, pour lesquels le cours de l'euro est notoirement surévalué, et les pays qui ont une propension à l'épargne et à l'exportation (il s'agit essentiellement de l'Allemagne), pour lesquels il est sous-évalué.

Le mal qui frappe la zone euro prend racine dans ce déséquilibre interne. Il découle de l'axiome selon lequel, dans chaque pays, la « balance des paiements » est nécessairement et constamment à l'équilibre, avec autant d'argent qui entre et qui sort. Suivant ce principe, un déficit commercial induit une sortie d'argent égale à la différence de valeur entre les importations et les exportations. Cette sortie d'argent est compensée par des prêts ou des placements venus de l'étranger (*).

C'est pourquoi, du fait de leurs déficits commerciaux et de l'endettement qui en résulte, les pays « fragiles » de la zone euro se sont retrouvés à terre quand la « crise des subprimes » a mis à nu la réalité des échanges intra-européens. C'est le cas de la Grèce, du Portugal, de l'Espagne et de l'Irlande cités plus haut, comme de la France et, dans une moindre mesure, de l'Italie.

Avec la mise en place de la monnaie unique, face à une Allemagne regonflée à bloc et misant tout sur les exportations, ces pays ont cédé à leur attrait pour la consommation. N'étant plus dans la contrainte d'équilibrer leurs échanges commerciaux du fait de l'abolition des monnaies nationales, ils ont compensé leur surcroît d'importations par des rentrées d'argent sous diverses formes : investissements étrangers, achats d'actifs et endettement public ou privé.

En Espagne et en Irlande, au début des années 2000, l'endettement est passé inaperçu car il est venu des banques privées qui empruntaient massivement à l'étranger en profitant des faibles taux d'intérêt autorisés par l'euro. Mais quand la bulle immobilière a fini par éclater, ces banques ont appelé à l'aide l'État et celui-ci a endossé leur dette, se retrouvant dans la même situation que la France. Celle-ci, fidèle à sa tradition politique, a d'emblée choisi de convertir son déficit extérieur en emprunts d'État pour gonfler à tout va les administrations et le secteur social qui, obèses et surendettés, ont fini par étouffer de leur poids le secteur productif...

Nous avons souligné jusqu'ici la légèreté des pays méditerranéens et de l'Irlande, que les hommes en gris de Bruxelles et Francfort rassemblent avec une touche de mépris sous l'étiquette « Club Med ». Ils ont manifesté effectivement une forme d'irresponsabilité ou d'inconscience en se jetant à corps perdu sur les crédits faciles.

Ce faisant, ils ont aussi démobilisé leurs exportateurs : si un pays bénéficie sans effort de grosses rentrées d'argent, il a moins besoin de se décarcasser pour vendre à l'étranger des produits manufacturés ou agricoles. Cette démobilisation est venue au plus mauvais moment, quand l'exportateur le plus actif de la planète, l'Allemagne, a reconstitué ses forces, bien décidé à repartir à la conquête des marchés.

L'Allemagne a mis tous les atouts de son côté en usant des facilités offertes par la zone euro : modération salariale, recrutement d'étrangers sous-payés dans les emplois non qualifiés et dans les services, délocalisations d'usines de montage dans les anciens pays communistes forts d'une main-d’œuvre éduquée... et pauvre.

Face à cette offensive, des entreprises comme PSA se sont complètement fourvoyées en faisant le choix de conserver un maximum d'emplois en France, en conformité avec le droit du travail français. Ce choix éminemment honorable s'est révélé désastreux à l'heure de l'euro, dans une Europe transformée en champ de bataille, où les nations sont demeurées des communautés solidaires, arc-boutées les unes contre les autres, les unes privilégiant l'exportation et le travail, les autres la consommation et le bien-être, sans barrière monétaire pour les séparer.

Ne nous faisons pas d'illusions. Même si l'État français convertissait aujourd'hui une partie de ses dépenses « improductives » (police, santé, armée, éducation) en dépenses « productives » (aide à la recherche ou à l'exportation), même si, mieux encore, il baissait les impôts qui pèsent sur les entreprises, cela ne suffirait pas à surmonter le handicap structurel qui sépare les entreprises nationales de leurs concurrentes étrangères, dans une zone euro non solidaire, où sévit une « concurrence libre et... faussée ». Ainsi en va-t-il des entreprises de l'agro-alimentaire qui, malgré l'enchaînement des plans d'urgence par les pouvoirs publics, sont incapables de résister à des concurrentes allemandes qui se permettent de faire travailler des ilotes roumains ou polonais à un ou deux euros de l'heure.

L'endettement est donc la conséquence irrépressible du déficit commercial, une manière parmi d'autres de récupérer l'argent qui est sorti pour les besoins des importations. Dans les pays concernés, cet endettement est cumulatif et tend à s'accroître d'année en année car le poids collectif de la dette et l'explosion des dépenses sociales rendent les entreprises exportatrices de moins en moins compétitives à l'étranger.

Répétons-le : ce n'est pas parce que les budgets de la Grèce ou de la France sont en déficit que ces pays se portent mal mais c'est, au contraire, parce qu'ils se portent mal - autrement dit accumulent les déficits commerciaux - que leurs finances publiques sont en déficit. Reste à examiner les remèdes qui permettront à ces pays de corriger leur déficit commercial et par voie de conséquence leur endettement.

[2 - La rigueur est sans issue]

Publié ou mis à jour le : 2014-11-29 22:14:07

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