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Réponse

Comment la monnaie unique tue l'Europe

Diagnostic et perspectives


L'Europe est-elle entrée dans la spirale du déclin ? La crise des années 2000 est la conséquence d'une succession de choix politiques qui remontent aux années 1970.

Cela a commencé par l'enterrement des «Trente Glorieuses», dans les années 1970. Après le sursaut des années 1980 et le relâchement des années 1990, on s'est pris à rêver d'une Europe débarrassée de l'inflation et de l'instabilité. Mais le rêve s'est transformé en cauchemar, avec le risque qu'une partie de l'Europe bascule dans le sous-développement aussi vite que d'autres régions en sont sorties, la Chine littorale par exemple.

Comment a-t-il été possible de commettre autant de dégâts en une courte décennie? Nous n'avons affaire ni à un coup du sort ni à un complot de l'étranger mais à un contresens politique énorme, rendu possible par une oligarchie aveuglée par son égoïsme.

Nous verrons ci-après comment une conception erronée de l'euro (1) a entraîné les Européens dans la chasse aux déficits publics (2) avec les conséquences désastreuses que l'on observe (3). 

En France, comme en Italie ou en Espagne, les gouvernements s'échinent à vouloir réduire les déficits publics, relancer l'investissement ou encore enrayer la progression de la pauvreté et du chômage de masse.

Mais, si pertinentes soient-elles, leurs mesures resteront vaines aussi longtemps que n'aura pas été neutralisée la «machine infernale» qui fait diverger les économies européennes. 

Est-il possible d'espérer une sortie par le haut de cette Crise qui n'en finit pas ? Nous voulons le croire en suggérant en conclusion de ce dossier la conversion de la monnaie «unique» en monnaie «commune» (4).

Joseph Savès
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Guérilla urbaine à Athènes devant le Parlement européen, 13 février 2012 (DR)

(1) Erreur de conception

Au tournant de l'An 2000, les principaux pays européens, dont la France, présentaient une situation relativement saine : chômage en recul, balance commerciale peu ou prou équilibrée, endettement modéré... Dans le même temps s'est mis en place l'euro, sur la foi d'un projet purement idéologique :

Le projet de monnaie européenne ne manquait pas d'allure mais il a été bâti uniquement avec l'ambition de mettre les fortunes et les bas de laine à l'abri de l'inflation et, pour cela, on a voulu une monnaie unique, calquée sur le mark allemand, qui séduise les emprunteurs et conserve un cours élevé par rapport aux autres devises. 

Officiellement, cette monnaie  devait permettre aux différents pays d'emprunter sur les marchés internationaux à des taux très faibles. Cela étant, si un pays est en bonne santé, avec un solde commercial à l'équilibre, il n'a nul besoin de s'endetter à l'étranger et cet avantage ne lui sert à rien. Encore faut-il que sa santé ne soit pas mise à mal par la monnaie elle-même !...

La monnaie unique a entraîné une divergence des économies de la zone euro

Or, contre toute attente,  on a découvert, au milieu de la décennie, que les économies de la zone euro divergeaient au lieu de se rapprocher : les pays industriels traditionnellement exportateurs accumulaient les excédents et les autres les déficits ; les riches devenaient plus riches et les pauvres plus pauvres. L'Allemagne «fourmi» exultait tandis que la Grèce «cigale» pleurait.

On aurait pu au moins s'interroger sur la concomitance de la monnaie unique et de cette divergence. Mais rien, pas un mot là-dessus de la part de la classe politique et des médias. 

Pour ne pas avoir à se dédire, les promoteurs de la monnaie unique, autrement dit la quasi-totalité de l'oligarchie, de la classe politique, des économistes et des médias, ont attribué ce phénomène au laxisme budgétaire de certains États : «Haro sur la dette, la gabegie et les fonctionnaires !». C'était prendre la conséquence pour la cause.

Les déficits publics sont, dans la zone euro, la résultante d'un déficit commercial

Comme nous allons le montrer ci-après, ce n'est pas parce que les budgets de la Grèce ou de la France sont en déficit que ces pays se portent mal mais c'est, au contraire, parce qu'ils se portent mal que leurs finances publiques sont en déficit.

À la base de l’explication, il y a le principe de conservation de la «balance des paiements» (flux entrants = flux sortants). C’est un principe économique élémentaire que l’on retrouve dans la comptabilité en partie double des entreprises avec une balance comptable toujours à l’équilibre (soldes créditeurs = soldes débiteurs).

En vertu de ce principe, tout pays qui connaît un déficit commercial endémique le compense en s'endettant auprès de l'étranger.

Aussi longtemps que persiste le déficit commercial, le budget de l'État ne peut en aucune façon revenir à l'équilibre… mais a contrario, la résorption du déficit entraînera quasiment de façon indolore l'extinction de la dette extérieure.

Éclairons le paradoxe et nous comprendrons mieux pourquoi la défense forcenée de la monnaie unique entraîne l’Europe dans l’abîme.

(2) Le déficit commercial responsable de l'endettement des États

La dette publique n'a aucune responsabilité dans les difficultés des États concernés. Elle en est la conséquence, comme un anticorps par lequel ces États tentent de se protéger contre le cancer qui les ronge.

Le mal qui frappe la zone euro prend sa source dans le déficit commercial des États les plus fragiles, avec des importations de marchandises chaque année plus importantes que les exportations. Il mène à la ruine des entreprises naguère méritantes, comme par exemple les entreprises  françaises de l'agro-alimentaire, qui tombent les unes après les autres, incapables de résister à des concurrentes allemandes qui se permettent de faire travailler des salariés roumains ou polonais à un ou deux euros de l'heure. 

Le déficit commercial induit mécaniquement une déperdition de monnaie dans les pays concernés. C'est la différence de valeur entre les importations et les exportations. Or, on l’a vu, la balance des paiements est nécessairement et constamment à l'équilibre, avec autant d'argent qui entre et qui sort.

Si un État laisse donc sortir x euros pour payer ses achats à l'étranger, il doit en récupérer autant, soit par ses ventes à l'étranger, soit d'une autre façon, par des prêts ou des placements venus de l'étranger.

On est ici au coeur du problème... 

(3) La rigueur est sans issue, la dévaluation est la solution

Dès lors que le solde commercial occasionne une déperdition de monnaie, celle-ci est compensée d'une façon ou d'une autre :

- Emprunter ou «serrer la ceinture» ?

1/ L'État peut compenser la déperdition de monnaie en s'endettant auprès de l'étranger. Le montant des emprunts est alors recyclé dans le circuit économique pour secourir les chômeurs victimes de la concurrence étrangère (aides sociales ou création d'emplois aidés) ou, mieux encore, aider les entreprises à y faire face (aide à l'embauche, l'investissement et la recherche...).

Cette première attitude est celle des États démocratiques, soucieux de préserver la cohésion nationale. Elle les met à la merci des créanciers étrangers qui peuvent spéculer contre eux et leur imposer des taux d'intérêt exorbitants.

Elle a surtout l'inconvénient de ne régler en rien le déficit. Même si l'État convertit une partie de ses dépenses «improductives» (police, santé, armée, éducation) en dépenses «productives» (aide à la recherche ou à l'exportation), il n'est pas sûr que cela suffise à ses entreprises à surmonter le handicap structurel qui les sépare de leurs concurrentes étrangères (voir par exemple les entreprises françaises de l'agro-alimentaire confrontées à leurs rivales allemandes).

2/ L'État peut aussi tenter de diminuer les importations et la consommation intérieure par une réduction autoritaire des salaires et des pensions. Il se résigne dans ce cas à une baisse programmée du Produit Intérieur Brut et à l'appauvrissement de la population.

Cette politique de «rigueur» ou de «déflation» est celle imposée par la «troïka» (BCE-FMI-CE) à Athènes, Lisbonne ou encore Nicosie, sous couvert de réduction des déficits publics.

Elle se révèle très difficile à mettre en œuvre. Non seulement elle appauvrit les pays concernés mais elle aggrave aussi les injustices sociales car les classes dominantes ont toujours moyen d'échapper à la rigueur commune.

Enfin, ainsi qu’on le voit à Chypre, elle tourne le dos à la tradition démocratique de l’Europe en conduisant des fonctionnaires européens à imposer des mesures de rigueur par-dessus la tête des élus nationaux.

Il est pour le moins paradoxal qu’à Chypre, en mars 2013, la «troïka» impose une taxation des dépôts bancaires et une privatisation des grandes entreprises privées dans le seul but de sauver la monnaie unique, alors que celle-ci est présentée comme la clé de voûte d’une économie fondée sur la libre entreprise et le respect de l’épargne !

- Dévaluer la monnaie de façon à gommer le déficit commercial :

Il y a un troisième remède au déficit commercial, qui a été pratiqué avec succès par les États maîtres de leur monnaie. Il consiste à laisser glisser le taux de change de leur monnaie de façon à réajuster la valeur des importations au niveau des exportations.

Quand la France avait des francs et l’Allemagne des marks et que les Allemands vendaient aux Français plus de Mercedes qu’ils ne leur achetaient de Renault, il s’ensuivait (comme aujourd’hui) un déséquilibre de la balance commerciale entre les deux pays.

Mais celui-ci s’éteignait de lui-même dès lors que la Banque de France renonçait à soutenir le cours du franc par des achats de devises à l’étranger, autrement dit dévaluait le franc.

Les Mercedes devenant plus chères que les Renault, Français et Allemands se retournaient vers celles-ci jusqu’à rééquilibrer la balance commerciale.

Ainsi la monnaie nationale protégeait-elle chaque pays contre lui-même, les Français contre leur propension à trop consommer (importer) et pas assez produire (exporter) ; les Allemands contre leur propension à trop épargner et trop… travailler.

Quand il était nécessaire de rééquilibrer la balance commerciale, la dévaluation répartissait l'effort de façon parfaitement équitable et indolore entre tous les citoyens. Au demeurant, cet effort était relatif : la dévaluation accroît le prix des importations mais pas des productions nationales. D'autre part, cerise sur le gâteau, elle réduit le prix des exportations et permet de relancer celles-ci, autrement dit de développer l'activité nationale.

Dévaluer n’est pas voler

On ne confondra pas une dévaluation avec une altération de la monnaie à la façon de Philippe le Bel ou une taxation des dépôts comme à Chypre, en 2013. Ces pratiques affectent la valeur intrinsèque de la monnaie. Ce n’est pas le cas de la dévaluation.

La dévaluation ne change rien aux échanges intérieurs, qui concernent la grande majorité de l’activité. Elle a pour seul effet visible d’augmenter le prix des achats à l’étranger, au demeurant dans une proportion réduite.

Ainsi, le prix du carburant automobile, produit sensible entre tous, est à plus de 80% constitué par les taxes intérieures, le coût du raffinage et de la distribution ; l'effet d'une dévaluation est dans ce cas minime et peut être très facilement compensé par une légère diminution des taxes intérieures.

Par le biais d'une dévalorisation régulière du franc par rapport au mark, la France a pu ainsi, pendant un demi-siècle, se confronter avec succès à l'Allemagne, en dépit d'une organisation industrielle beaucoup moins agressive. Il y a encore une quinzaine d'années, PSA pouvait concourir avec Volkswagen pour la première place dans l'industrie automobile européenne.

À l'abri de leur monnaie, la France et ses voisins méditerranéens se sont développés en cultivant une manière faite de solidarité, de créativité, d'un certain laisser-aller aussi, qui donne du goût à la vie... De même l'Allemagne, avec d'autres qualités collectives.

- Rupture des digues et des défenses avec la monnaie unique :

Cet équilibre a été rompu dans les années 2000. En imposant une monnaie unique à des pays aussi différents que la France et l'Allemagne, la Grèce et les Pays-Bas, on a agi comme un manager de boxe qui opposerait sur le ring un «poids lourd» à un «poids léger» : l'un et l'autre se valent, avec leurs qualités et leurs défauts mais ils ne sont pas faits pour s'affronter sans barrière.

En adoptant l'euro, les États méditerranéens ont été séduits par la possibilité d'emprunter à des taux très bas sur les marchés étrangers. Ces facilités les ont dissuadés de faire les efforts requis pour maintenir l'équilibre de leur balance commerciale.

L'euro s'est révélé être un «pousse-au-crime» pour ces gouvernements, trop sensibles aux pressions corporatistes et démocratiques. L'Espagne mais aussi l'Irlande ont investi à tout va dans des placements immobiliers, la Grèce et le Portugal dans des infrastructures aussi stériles. La France a délaissé son industrie et sa classe ouvrière pour mieux aider la plèbe à coup d'allocations et d'emplois factices. 

Quant aux Allemands, ils ont retroussé leurs manches, fait voeu d'austérité, réduit leurs dépenses (main-d'oeuvre étrangère corvéable à merci) et découragé les importations (hausse de la TVA), ce qu'aucun Français n'aurait accepté, y compris parmi les laudateurs du «modèle allemand».

Les réformes qu’ils ont engagées dans le cadre du plan Schröder-Hartz (2003-2005), notons-le, aucun Français ne les aurait acceptées, y compris parmi les laudateurs du «modèle allemand». Trop brutales et discriminatoires (régime de faveur pour l’élite industrielle ; pain noir pour les pauvres et les travailleurs étrangers, Polonais et autres Roumains).

L’Allemagne a ainsi pu inonder ses voisins avec ses produits industriels et agricoles sans leur laisser aucune possibilité de riposte.

Sa réussite n'a été possible, soulignons-le, que parce que ses voisins étaient réticents à employer ses recettes et l'eussent-ils fait que l'économie européenne se serait sur le champ effondrée. En effet, il est impossible que tous les pays de la zone euro se donnent pour objectif simultanée de réduire leurs importations et accroître leurs exportations à destination de ladite zone (pour qu'un pays ait un excédent commercial, il faut que son partenaire ait, lui, un déficit).

Au demeurant, cette réussite risque d'appartenir bientôt au passé. L'Allemagne pourrait un jour prochain voir ses exportations fléchir, faute de clients solvables, ce qui lui vaudrait d'être à son tour affectée par la récession économique qui frappe l'ensemble de l'Europe !

Faux amis

Ainsi que nous l’avons dit, la dette publique n’a rien de dramatique dès lors que la monnaie nationale préserve l’équilibre des échanges extérieurs. C’est ce qu’attestent les exemples étrangers.

Considérons d'abord le Japon. Sa dette publique est plus importante qu'aucune autre (elle est égale à 200% du PIB). Pourtant, le pays demeure riche et solide avec une espérance de vie et des critères de bien-être très élevés.

C'est que le Japon a une balance commerciale équilibrée et n'a pas besoin d'emprunter à l'étranger. Sa dette publique, toute entière souscrite par des nationaux, n'est donc pas de même nature que celle de la France ou la Grèce. C'est une forme d'impôt rémunéré, avec l'avantage que les créanciers sont solidaires de l'État et n'ont pas intérêt à spéculer contre lui. Si celui-ci fait faillite, eux-mêmes en pâtiront.

Le Canada et la Suède, confrontés à une dette publique importante, dans les années 1990, ont d'abord procédé à une sévère dévaluation de leur monnaie. Ils ont pu de la sorte rééquilibrer leur balance commerciale. Cela fait, le rééquilibrage des finances publiques a été un jeu d'enfant : avec un secteur productif en ordre de marche, nul n'avait plus besoin des secours de l'État.

Le plus spectaculaire est le cas de l'Islande. Frappée plus qu'aucun autre pays par les dérives de son secteur bancaire en 2008, elle a retrouvé en trois ans à peine le chemin de la croissance, d'une part en imposant à ses banques de rembourser elles-mêmes le coût de leurs erreurs, d'autre part et surtout en dévaluant fortement sa monnaie.

(4) Une solution, la monnaie «commune» et non pas «unique» ?

Sans véritable nécessité, les dirigeants européens ont ainsi confié en 1999 les économies du continent à une monnaie unique qui fait fi des particularités nationales, en particulier dans le rapport au travail et la gestion des solidarités.

Mésestimant les différences anthropologiques, culturelles et historiques entre les populations européennes, ils tentent de leur imposer un modèle social et économique uniforme, inspiré du «modèle» allemand, ou plus exactement prussien, fondé sur l’austérité, l’épargne, l’inégalité et le respect de l’autorité.

La réussite de la monnaie unique passe par la généralisation de ce modèle. Mais les peuples résistent et restent fidèles à leurs penchants traditionnels. N’étant plus protégées par la barrière de la monnaie et l’arme de la dévaluation, les économies les moins agressives s’effondrent et menacent d’entraîner tout le continent dans leur ruine.

Refusant la réalité, les dirigeants européens s’obstinent néanmoins à préserver la monnaie unique, fut-ce en violant le suffrage universel (le traité constitutionnel a été appliqué en dépit de son franc rejet par les Français et les Hollandais en 2005) ou la souveraineté des États (la Grèce, Chypre et le Portugal se voient placés sous le protectorat d’une commission occidentale comme, au bon vieux temps des colonies, la Tunisie ou la Chine).

- Une alternative à la monnaie «unique»

Y aurait-il moyen d’éviter la catastrophe qui se profile et nourrira les réflexions des historiens du futur sur l’inconscience abyssale des Européens ?... Nous soumettons à votre réflexion une solution propre à réconcilier les citoyens européens avec l’Union et avec l'euro.

Il s'agit de transformer la monnaie «unique» en une monnaie «commune», en réintroduisant des monnaies nationales (drachme, franc, mark...) adossées à cette monnaie commune. Cette  solution a été envisagée lors du débat sur la monnaie européenne mais trop vite écartée par les Allemands et les Français.

- La monnaie commune se présente, dans cette hypothèse, comme une monnaie complémentaire des monnaies nationales. Elle est réservée aux transactions extra-européennes (importations de marchandises chinoise ou de pétrole moyen-oriental). Étant adossée aux États les plus riches du continent, elle est sûre d'être respectée par les interlocuteurs financiers du reste de la planète et à l'abri d'éventuelles attaques de spéculateurs.

- Chaque pays utilise par ailleurs sa monnaie nationale pour les usages domestiques et les échanges avec le reste de la zone monétaire européenne. En cas de déséquilibre des échanges intra-européens, cette monnaie peut être réévaluée par rapport aux autres monnaies du «panier» commun. 

- Une Europe à l'abri de la spéculation et des déséquilibres commerciaux

La monnaie commune est un dispositif intermédiaire entre le Système monétaire européen (SME) mis en place en 1979 et la monnaie unique qui lui a succédé.

- La monnaie commune a un grand avantage sur le SME, qui avait introduit une monnaie de compte commune, l'ECU, conçue comme un «panier» des monnaies nationales.

Elle réserve en effet les monnaies nationales aux échanges à l'intérieur de la zone monétaire européenne. Indisponibles sur les places financières internationales, à Londres, Tokyo ou New York, ces monnaies se trouvent de ce fait à l'abri d'éventuelles attaques spéculatives.

- L'avantage décisif de la monnaie commune par rapport à la monnaie unique est d'autoriser les réajustements monétaires entre États européens, en cas de déséquilibre flagrant des échanges.

Supposons que la balance commerciale d'un pays vienne à se dégrader brutalement comme c'est le cas aujourd'hui en France ou en Grèce : le pays va demander un réajustement de son taux de change par rapport à la monnaie commune et, de la sorte, relancer en douceur ses exportations et réduire ses importations.

Appliquée à la Grèce, cette solution lui eut permis de rétablir à bon compte sa compétitivité touristique et agricole par rapport à ses concurrents extra-européens (Turquie, Tunisie...). Appliquée à la France, elle eut évité à son industrie automobile que de simples erreurs de gestion s'avèrent mortelles face au rouleau compresseur allemand.

- Une monnaie commune à usage international et des monnaies à usage européen

La monnaie commune induit un système monétaire à deux étages :

- une Banque Centrale Européenne gère les émissions en euros et les conversions entre euros et devises étrangères (dollars, yens, roupies, livres...).

- les Banques nationales gèrent les émissions dans leur monnaie et les conversions dans une autre devise européenne ou en euros.

Par exemple, un Français ayant vendu des parfums aux États-Unis, il convertit ses dollars en francs auprès de la Banque de France. Celle-ci, à son tour, remet les dollars à la Banque Centrale Européenne  et obtient en contrepartie des francs.

La BCE échange ses devises étrangères (dollars, yens...) contre les euros disponibles sur les marchés internationaux. Le taux de change entre l'euro et les devises étrangères s'établit normalement sur la base des quantités disponibles : en simplifiant, disons que si les banques américaines ont dix milliards d'euros dont elles n'ont pas l'utilité et la BCE quinze milliards de dollars, on aura un taux de change d'un dollar et demi pour un euro. 

Maintenant, si un Allemand vend des voitures en France, il reçoit des francs qu'il cède à la Banque d'Allemagne contre des marks. À son tour, la Banque d'Allemagne convertit ses francs en marks auprès de la BCE.

Enfin, si un importateur français veut acheter des télévisions au Japon, il passe par la Banque de France pour obtenir de la BCE des euros en contrepartie des francs dont il dispose. 

Ainsi, la BCE - c'est sa deuxième fonction - sert de chambre de compensation entre les différentes monnaies européennes. 

Si, sur la base des taux en vigueur, la BCE a reçu de la Banque de France moins de monnaies européennes ou étrangères qu'elle n'a reçu des francs de l'ensemble des banques, c'est le signe d'un solde commercial négatif de la France. Dans ces conditions, soit la Banque de France demande un crédit en considérant que ce déficit est accidentel et pourra être facilement résorbé, soit on réajuste à la baisse la part du franc dans le «panier» européen ; c'est une dévaluation interne. 

- Une Europe «unie dans la diversité»

Pour les citoyens ordinaires, la monnaie commune a l'inconvénient, notons-le, de réintroduire le change des pièces et des billets entre les pays européens pour les petits achats hors de chez soi ; cet inconvénient mineur doit être rapporté à l'inconvénient majeur de la monnaie unique : ruine des États méditerranéens, désindustrialisation et chômage de masse... Refuse-t-on un médicament sous prétexte qu'il a mauvais goût ?

Il n'est pas trop tard pour mettre en oeuvre la monnaie commune. Cette solution inédite reflète à merveille dans le domaine monétaire la belle devise de l'Union européenne : «Unie dans la diversité»... Elle offre l'avantage d'une monnaie forte sur la scène planétaire, avec des taux d'intérêt avantageux, tout en respectant les différences entre les sociétés de notre cher Vieux Continent.

Mais quels dirigeants sauront se détacher des idées convenues, porter les yeux sur elle et arrêter la course à l'abîme?

Vos commentaires
Monnaie commune, mode d'emploi

Le passage de la monnaie unique à la monnaie commune serait bien plus simple et moins coûteux que les bricolages financiers par lesquels, depuis quatre ou cinq ans, on tente de sauver la monnaie unique :

1- Dans un premier temps, les responsables européens proclament haut et fort leur volonté de défendre coûte que coûte la monnaie unique... afin d'endormir la méfiance des marchés.

2- Ensuite, à la faveur d'un long week-end ensoleillé durant lequel tout le monde (ou presque) est parti en villégiature, ils suspendent les transactions en euros.

3- Ils décrètent la conversion par les banques des montants en euros qu'elles détiennent dans la nouvelle monnaie nationale au taux de 1 pour 1 (1 drachme = 1 franc = 1 mark = ... = 1 euro). Rien de plus simple : il s'agit d'un jeu d'écriture informatique quasi-instantané.

4- Les agences bancaires apposent sur les billets de banque qui passent en leur possession un tampon à l'effigie de la nouvelle monnaie nationale : il ne s'agit que d'un détail car la monnaie fiduciaire (billets de banque et pièces de monnaie) représente moins de 10% de la masse monétaire totale, très loin derrière la monnaie scripturale (comptes en banque).

5- Important : les dettes sont elles-mêmes converties dans la nouvelle monnaie nationale du débiteur. C'est, en drachmes par exemple, que la Grèce est invitée à rembourser ses précédents emprunts en euros. L'argument est d'une logique imparable :

Quand ils ont prêté à la Grèce, les créanciers ont-ils obtenu l'assurance formelle que l'Europe garantirait le remboursement de leurs prêts? En aucune façon. Dès lors que la Communauté européenne a refusé d'endosser les risques liés à la dette grecque, on est en droit de considérer celle-ci comme strictement liée à la Grèce, à son économie et à sa monnaie, qu'elle s'appelle euro ou drachme. Si la monnaie grecque est dévaluée, c'est tant pis pour les créanciers étrangers qui, en bons capitalistes, doivent assumer les risques de leurs placements et payer leurs erreurs de jugement.

Le rattachement de la dette à la monnaie nationale n'est pas seulement une mesure de bon sens. C'est aussi une mesure salutaire car elle intéresse les créanciers au redressement du pays. Ils ont tout intérêt en effet à ce que la monnaie soit dévaluée a minima et se redresse au plus vite (c'est tout le contraire si leurs prêts restaient rattachés à l'euro).

6- Il ne reste plus à la Banque Centrale Européenne qu'à réévaluer le taux des nouvelles monnaies nationales par rapport à l'euro commun, avec, par exemple une dévaluation de 40% de la drachme, une dévaluation de 15% du franc et une réévaluation de 10% du mark. De quoi redresser immédiatement l'activité touristique et agricole de la Grèce ou la production industrielle de la France.

Les Allemands et les petits et gros épargnants de la planète n'ont pas à en souffrir dans leur vie quotidienne ; ils sont simplement conduits à moins épargner. Accepteront-ils pour autant que diminue la rentabilité de leurs placements ? C’est la question.

 

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