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Comment la monnaie unique tue l'Europe

Diagnostic et perspectives


L'Europe est-elle entrée dans la spirale du déclin ? En l'An 2000, avec le retour de la croissance et l'arrivée de l'euro, les Européens voyaient l'avenir avec confiance et rêvaient de lendemains radieux. Mais leur rêve est devenu cauchemar, avec le risque qu'une partie du continent, dont la France, bascule dans le sous-développement. Dans les années 1990, les entreprises françaises marquaient partout des points sur leurs concurrentes étrangères. Aujourd'hui, elles déménagent dans la précipitation ou rendent les armes cependant que les jeunes diplômés désertent en masse leur patrie de naissance.

Comment a-t-il été possible de commettre autant de dégâts en une courte décennie ? La moindre des choses serait de nous interroger sur le lien éventuel entre la monnaie unique et la crise qui affecte spécifiquement la zone euro depuis 2007.

Seules l'extrême gauche et l'extrême droite rendent la monnaie unique responsable de la Crise européenne, mais en des termes simplistes qui ont pour effet de les décrédibiliser : « Yaka sortir de l'euro, fermer les frontières, et tout redeviendra comme avant ». Toute personne qui met en cause la monnaie unique est de ce fait rejetée vers les extrêmes : « Vous parlez comme Mélenchon ou Le Pen ». La reductio ad hitlerum est aussi mise à contribution pour étouffer le débat : « Vous critiquez la monnaie unique, vous vous opposez donc à la construction européenne, vous faites le lit des populistes, des néonazis grecs et des nationalistes hongrois » !

Quant aux promoteurs de la monnaie unique, ils déplorent la situation présente en s'obstinant à en nier l'origine, suivant le mot célèbre de Bossuet : « Dieu se rit de ceux qui déplorent des effets dont ils continuent de chérir les causes ». Ils se contentent d'attribuer la Crise européenne au laxisme budgétaire de certains États : « Haro sur la dette, la gabegie, les charges salariales, les fonctionnaires et le salaire minimum » (*).

Les politiques actuelles de rigueur budgétaire ne reposent sur rien d'autre que cet argument répété en boucle. Il a l'apparence du bon sens : nul ne conteste en effet qu'il y ait « trop » de fonctionnaires dans les bureaux, « trop » d'emplois protégés, « trop » d'impôts etc. Mais c'était déjà le cas il y a quinze, vingt ou trente ans, quand les entreprises françaises affrontaient avec succès la concurrence européenne et mondiale. Les déficits publics et la pléthore de fonctionnaires ne les ont pas empêché de tenir la dragée haute à leurs concurrentes allemandes. Pourquoi ces maux dont on s'accommodait alors seraient-ils devenus le Mal absolu ?

C'est que le bon sens est trompeur...

Au Moyen Âge, chacun convenait que le Soleil tournait autour de la Terre : « Il suffit de lever les yeux pour en avoir la preuve ; il se lève à l'Est, passe au-dessus de nos têtes et se couche à l'Ouest ». Aujourd'hui, de la même façon, on s'accorde sur un lien de cause à effet entre les déficits publics et la Crise européenne bien que nul n'ait évidemment pu le démontrer. Observant que l'État dépense plus qu'il ne gagne et que le pays est en crise, on conclut sans plus réfléchir que le pays est en crise parce que l'État dépense plus qu'il ne gagne.

Du coup, en France comme en Italie ou en Espagne, les gouvernements s'échinent à réduire les déficits publics. Et qu'observe-t-on ? Que la crise ne recule pas et, même, que l'endettement public, les lourdeurs étatiques, le chômage et la récession ne font que s'aggraver dans ces pays. Plus on tente de réduire les déficits, plus ces déficits s'aggravent ! C'est que le syllogisme ci-dessus ne fonctionne pas. Il ne fonctionne pas parce qu'une « machine infernale » fait diverger les économies européennes et creuse les déséquilibres, quoi que fassent les gouvernements en matière d'assainissement des finances publiques.

Nous allons identifier cette « machine infernale » sans craindre de poser la question qui fâche sur la monnaie unique. Pour cela, nous ferons ci-après l'état des lieux et verrons comment le déni de la réalité a entraîné les Européens dans la chasse aux déficits publics avec les conséquences désastreuses que l'on observe. Plus important que tout, nous montrerons que les déficits publics sont la conséquence et non pas la cause du mal qui nous frappe. Ils disparaîtront d'eux-mêmes dès qu'aura été supprimé le mal en question.

La vérité, à l'encontre du « bon sens » ci-dessus, c'est que l'État dépense plus qu'il ne gagne parce que le pays est en crise ! C'est, nous l'admettons volontiers, aussi difficile à concevoir que le fait que la Terre tourne autour du Soleil. Il faut donc traiter la crise à la racine avant de s'attaquer à l'endettement.

Qu'on nous permette encore une image. Vous canotez sur un lac quand tout à coup l'eau s'engouffre par un trou dans la coque. Allez-vous de suite écoper avec votre gourde ? Non, vous bouchez d'abord le trou avec un linge ; ensuite seulement, vous évacuez l'eau. Le trou dans la coque, nous le démontrerons plus loin, c'est la monnaie unique, et l'eau qui s'engouffre est l'endettement.

Pour le dire en bref : 1) l'Europe du Sud a perdu avec la monnaie unique l'outil de régulation monétaire qui permettait à ses entreprises de résister aux offensives des entreprises allemandes ; 2) il s'ensuit la ruine de ces entreprises trop peu agressives et un déficit commercial abyssal pour les pays concernés ; 3) les gouvernements de ces pays sont mécaniquement contraints de s'endetter à l'étranger pour compenser ce déficit et éviter autant que faire se peut une explosion sociale. Ainsi peut-on déjà deviner à travers ce résumé que la dette est la conséquence - et non la cause - de nos difficultés...

Est-il possible d'espérer une sortie par le haut de cette Crise qui n'en finit pas ? Nous voulons le croire en suggérant en conclusion la conversion de la monnaie « unique » en monnaie « commune ».

Guérilla urbaine à Athènes devant le Parlement, 13 février 2012 (DR)

(1) État des lieux : les origines de la Crise européenne

La crise des années 2000 est la conséquence d'une succession de choix politiques qui remontent aux années 1970 et à l'enterrement des « Trente Glorieuses », dans les années 1970.

Après le timide sursaut des années 1980 survient le relâchement des années 1990 : débarrassés de la guerre froide, les dirigeants européens se prennent à rêver d'un Vieux Continent débarrassé de l'inflation et de l'instabilité. Tandis que l'Allemagne se dépense sans compter pour remettre à niveau l'ex-Allemagne de l'Est, les autres pays de l'Union s'imposent une stricte rigueur budgétaire en vue de mettre en place la monnaie unique à l'échéance de 1999.

1/ Lorsque l'euro paraît...

Le projet de monnaie européenne ne manque pas d'allure. Lancé par le traité de Maastricht (1992), il est aussitôt critiqué par d'éminents économistes, au premier rang desquels les Prix Nobel Joseph Stiglitz, Maurice Allais, Paul Krugman et même Milton Friedmann, l'un des inspirateurs du néolibéralisme contemporain. Mais à la naissance de l'euro (1999-2002), les critiques s'estompent et chacun se prend à sourire en se penchant sur le berceau.

L'euro a été conçu par François Mitterrand et Helmut Kohl en vue de resserrer les liens au sein de l'Union européenne à un moment où la réunification de l'Allemagne pouvait inciter celle-ci à s'en éloigner. Pour convaincre les Allemands de sacrifier leur mark, symbole de leur prospérité d'après-guerre, on leur a promis une monnaie tout aussi stable, protégée de l'inflation envers et contre tout par une Banque Centrale Européenne (BCE) indépendante, installée à Francfort. On a donc institué une monnaie unique calquée sur le mark allemand, propre à séduire les emprunteurs et conserver un cours élevé par rapport aux autres devises.

C'est la première fois dans l'Histoire humaine qu'une monnaie n'est pas soutenue par une autorité politique mais seulement par une banque supranationale.

2/ ... le cercle des Européens applaudit

Au tournant de l'An 2000, les principaux pays européens, dont la France, présentent une situation relativement saine : chômage en recul, balance commerciale peu ou prou équilibrée, endettement modéré... L'industrie et le commerce sont portés par la croissance mondiale et l'ouverture des marchés chinois et asiatiques. La France produit autant de voitures que l'Allemagne et exporte sur tous les marchés mondiaux les produits industriels qui font sa réputation ; ses entreprises rachètent à tout va leurs concurrents étrangers. Le petit Portugal prospère dans les industries du cuir ou encore le moulage plastique etc.

Relisons les journaux de l'époque : ils sont éloquents. Personne, en France, en Irlande ou dans les pays méditerranéens, ne formule de critique majeure sur l'état des finances publiques, l'industrie ou le commerce extérieur.

Dans le même temps se met en place l'euro. Selon ses promoteurs, autrement dit la quasi-totalité de la classe politique (gouvernants, élus, journalistes), il doit entraîner une convergence des économies de la zone euro et, grâce à la transparence des coûts et à la libre circulation des marchandises et des capitaux, les pays les plus pauvres (Grèce, Espagne, Portugal....) devraient voir leur niveau de vie se rapprocher à grandes enjambées des pays les plus riches.  

Hélas, c'est tout le contraire qui va se produire...

3/ La faiblesse des uns renforce les autres

À l'arrivée de l'euro, les États méditerranéens sont séduits par la possibilité d'emprunter à des taux très bas,  sur les marchés étrangers. Ces facilités les dissuadent de faire les efforts requis pour maintenir l'équilibre de leur balance commerciale.

À l'instigation de grandes entreprises étrangères - en particulier allemandes et françaises -, la Grèce et l'Espagne se lancent à corps perdu dans des investissements de prestige : Jeux Olympiques d'Athènes, Exposition de Lisbonne, modernisation des armées. L'Espagne et l'Irlande investissent à tout va dans des placements immobiliers. Quant à la France, elle délaisse son industrie et sa classe ouvrière pour mieux aider la plèbe à coup d'allocations et d'emplois factices.

En face, les Allemands, qui ont pu réunifier leurs deux États, se remettent en ordre de bataille. Tirant parti de leur puissance industrielle et de la cohésion de leurs entreprises, ils retroussent leurs manches, font vœu d'austérité, réduisent leurs dépenses (main-d’œuvre étrangère corvéable à merci) et découragent les importations (hausse de la TVA). Ils profitent du relâchement de leurs voisins du Sud et d'outre-Rhin pour leur vendre les biens d'équipement, les produits alimentaires et les voitures de luxe auxquels ils aspirent. Ainsi commencent-ils d'accumuler de fabuleux excédents commerciaux.

Les réformes qu’ils ont engagées dans le cadre du plan Schröder-Hartz (2003-2005), notons-le, aucun Français ne les aurait acceptées, y compris parmi les laudateurs du « modèle allemand ». Trop brutales et discriminatoires (régime de faveur pour l’élite industrielle ; pain noir pour les pauvres et les travailleurs étrangers)... Au demeurant, elles seraient inapplicables en France sauf à réduire drastiquement le volume des aides sociales et prendre le risque d'une guerre civile pour obliger les pauvres et les immigrés à accepter dans l'agro-alimentaire et les services des emplois de près de 50 heures hebdomadaires rémunérés quelques euros de l'heure.

4/ Les écarts se creusent entre les économies européennes

Ainsi l'euro s'est-il révélé être un « pousse-au-crime » pour les gouvernements faibles. Les crédits foisonnants ont entretenu une illusion de prospérité qu'est venue briser en 2008 la « crise des subprimes », venue d'Outre-Atlantique.

La crise bancaire a été assez bien surmontée des deux côtés de l'Atlantique. Mais tandis que les États-Unis ont retrouvé peu à peu le chemin de la croissance, rien de tel en Europe ! Les aides publiques destinées à sauver les banques ont en effet mis à nu les États. Ceux qui avaient construit sur du sable en empruntant des euros pour des investissements sans profit immédiat (infrastructures ou immobilier) se retrouvent à terre. C'est notamment le cas de la Grèce, du Portugal, de l'Espagne et de l'Irlande cités plus haut.

En France, les administrations et le secteur social, obèses et endettés, écrasent de leur poids le secteur productif. Des entreprises naguère méritantes, comme par exemple les entreprises françaises de l'agro-alimentaire, tombent les unes après les autres, incapables de résister à des concurrentes allemandes qui se permettent de faire travailler des ilotes roumains ou polonais à un ou deux euros de l'heure.

Résultat : en 2012, la balance commerciale de l'Allemagne présente un excédent de 188 milliards d'euros, soit davantage que la Chine, le Japon ou les pays pétroliers ; la France, à l'opposé, se signale par un déficit de 67 milliards d'euros sur ses échanges avec l'étranger (marchandises, services financiers et marchands, tourisme). Dans le même temps, le budget de l'État allemand est peu ou prou à l'équilibre cependant que le déficit budgétaire de l'État français atteint les 100 milliards d'euros.

En dissipant les illusions nées de l'euphorie financière, la « crise des subprimes » a révélé que les économies « réelles » de la zone euro divergeaient au lieu de se rapprocher : les pays industriels traditionnellement exportateurs accumulent les excédents ; les autres accumulent les déficits commerciaux et les dettes, sans pouvoir enrayer leur déclin.

Les déficits commerciaux et l'endettement sont étroitement liés mais, on va le voir, pas de la façon avancée par les gouvernants actuels !

5/ Les déficits commerciaux entraînent ipso facto endettement public et privé

Après l'observation des faits, venons-en à l'explication, au demeurant très compréhensible.

Considérée dans son ensemble, la zone euro conserve une balance commerciale peu ou prou équilibrée avec le reste du monde, ce qui est normal dès lors que l'euro est soumis au régime des changes flottants : son cours par rapport au dollar tend à baisser quand les performances commerciales de la zone euro se dégradent et vice versa.

Mais à l'intérieur de la zone, derrière cet équilibre de façade, on observe deux catégories de pays de plus en plus dissemblables : les pays structurellement déficitaires, pour lesquels le cours de l'euro est notoirement surévalué, et les pays structurellement excédentaires, pour lesquels il est sous-évalué.

Le mal qui frappe la zone euro prend sa source dans ce déséquilibre interne, en vertu du principe de conservation de la « balance des paiements » :

1- Dans les pays de la première catégorie, le déficit commercial induit une sortie d'argent égale à la différence de valeur entre les importations et les exportations.

2- Cette sortie d'argent est compensée par des prêts ou des placements venus de l'étranger d'un même montant, car, par définition, la « balance des paiements » de tout pays est nécessairement et constamment à l'équilibre, avec autant d'argent qui entre et qui sort (ce principe selon lequel le total des revenus et des placements est toujours identique au total des dépenses et des emprunts s'applique aussi aux entreprises et aux ménages).

On voit ainsi comment l'endettement public de certains pays découle de leur déficit commercial : cet endettement est une manière parmi d'autres de récupérer l'argent qui est sorti du pays pour les besoins des importations.

Répétons-le : ce n'est pas parce que les budgets de la Grèce ou de la France sont en déficit que ces pays se portent mal mais c'est, au contraire, parce qu'ils se portent mal - autrement dit accumulent les déficits commerciaux - que leurs finances publiques sont en déficit.

Schéma 1 : Balance commerciale de la France et de la zone euro en 2012

(2) La rigueur est sans issue, l'ajustement monétaire est la solution

Aucun État ne peut indéfiniment emprunter à l'étranger (à l'exception notable des États-Unis) car ces emprunts supposent le versement d'intérêts d'autant plus élevés que l'État est réputé fragile.

Pour éviter de s'endetter ad vitam aeternam, tout État doit donc équilibrer sur le long terme sa balance commerciale, soit par une réduction drastique de la consommation intérieure, soit par un réajustement monétaire. La monnaie unique excluant par définition un réajustement monétaire entre les États de la zone euro, ceux-ci n'ont d'autre issue que de se « serrer la ceinture » pour combler le déficit commercial avec leurs partenaires.

Dévaluer n'est pas jouer

La France, dont une partie du déficit commercial est lié au cours trop élevé de l'euro, réclame sa dévaluation au forceps. Mais dévaluer la monnaie unique n'est pas pertinent dès lors que les échanges de la zone euro avec le reste du monde sont à l'équilibre (grâce aux exportations allemandes).

Au demeurant, cette dévaluation faciliterait peut-être les exportations de la France vers le reste du monde mais ne changerait rien au déséquilibre de son commerce avec les autres pays de la zone euro.

L'Allemagne, pour sa part, aurait tout à perdre à une dévaluation de l'euro car ses exportations, qui sont constituées pour l'essentiel de biens d'équipement, ne sont pas élastiques (leur ventes ne sont pas liées à leur prix mais à leurs performances techniques) : avec un volume de ventes quasiment constant et des prix plus bas, elles lui rapporteraient au total moins de devises.

Voyons ce qu'il en est des trois manières de réduire le déficit commercial :

1/ Emprunter à l'étranger

L'endettement extérieur peut prendre diverses formes : emprunts d'État, emprunts privés, investissements. Il s'agit dans tous les cas de compenser une dépense immédiate (le déficit commercial) par une prise de gages sur l'avenir.

- Les banques et les entreprises peuvent emprunter à l'étranger.

C'est ce que l'on a vu en Espagne dans les années 2000, où le secteur privé a  profité des taux d'intérêt bas autorisés par la BCE pour investir massivement dans l'immobilier. L'argent qu'avaient engrangé les créanciers étrangers avec leurs ventes de biens et services aux Espagnols a pris de la sorte le chemin du retour, de façon à rétablir l'équilibre de la balance des paiements. Mais après la « crise des subprimes », quand la bulle spéculative a éclaté en Espagne, avec un effondrement des ventes d'appartements, le secteur privé, au bord du gouffre, a appelé l'État à l'aide et l'endettement a été reporté sur celui-ci.

- Le pays peut vendre ses « bijoux de familles » de façon à compenser une partie du déficit commercial.

C'est ce que l'on observe à la marge en France avec les achats de vignobles, de clubs de football et d'hôtels particuliers par les Chinois ou encore les Quataris, ainsi qu'avec l'entrée de capitaux étrangers dans les grandes entreprises (Club Med, PSA, Alstom...).

- Plus sérieusement, l'État peut compenser la déperdition de monnaie occasionnée par le déficit commercial en s'endettant auprès de l'étranger.

Le montant des emprunts est recyclé dans le circuit économique pour secourir les chômeurs victimes de la concurrence étrangère (aides sociales ou création d'emplois aidés) ou, mieux encore, aider les entreprises à y faire face (aides à l'embauche, l'investissement et la recherche...).

Cette attitude est celle des États démocratiques, soucieux de préserver avant tout la cohésion nationale. Mais elle les laisse à la merci des créanciers étrangers qui peuvent spéculer contre eux et leur imposer des taux d'intérêt exorbitants.

Elle a surtout l'inconvénient de ne régler en rien le déficit. Même si l'État convertit une partie de ses dépenses « improductives » (police, santé, armée, éducation) en dépenses « productives » (aide à la recherche ou à l'exportation), même si, mieux encore, il baisse les impôts qui pèsent sur les entreprises, cela ne suffit pas à surmonter le handicap structurel qui sépare les entreprises nationales de leurs concurrentes étrangères. Ainsi en va-t-il des entreprises françaises de l'agro-alimentaire. Malgré l'enchaînement des plans d'urgence par les pouvoirs publics, elles n'ont aucune chance face à leurs concurrentes allemandes qui bénéficient d'une main-d'œuvre plus malléable et beaucoup moins chère.

La monnaie nationale protège de la dette extérieure

Il n'est pas mauvais qu'un État s'endette pourvu que ce soit de façon modérée et dans le cadre national. C'est une façon pour lui de capter une épargne stérile et de la recycler vers les parties les plus dynamiques du pays (soutiens à l'investissement ou à la consommation). Et si l'État s'endette massivement à l'étranger, pas d'affolement ! Cette dérive n’a rien de dramatique pourvu que la monnaie nationale préserve l’équilibre des échanges extérieurs.

C’est ce qu’attestent les exemples étrangers :

Considérons d'abord le Japon. Sa dette publique est plus importante qu'aucune autre (elle est supérieure à 200% du PIB). Pourtant, le pays demeure riche et solide avec une espérance de vie et des critères de bien-être très élevés. C'est que le Japon a une balance commerciale équilibrée et n'a pas besoin d'emprunter à l'étranger. Sa dette publique, toute entière souscrite par des nationaux, n'est donc pas de même nature que celle de la France ou la Grèce. C'est une forme d'impôt rémunéré, avec l'avantage que les créanciers sont solidaires de l'État et n'ont pas intérêt à spéculer contre lui. S'il fait faillite, eux-mêmes en pâtiront.

Quant au Canada et à la Suède, confrontés à une dette publique très importante dans les années 1990, en bonne partie souscrite à l'étranger, ils ont d'abord procédé à une sévère dévaluation de leur monnaie. Ils ont pu de la sorte rééquilibrer leur balance commerciale, relancer leurs exportations et réduire leurs importations. Le rééquilibrage des finances publiques a été ensuite un jeu d'enfant : avec un secteur productif en ordre de marche et des entreprises disposées à embaucher à nouveau, nul n'avait plus besoin des secours de l'État.

Le Royaume-Uni a pu se relever de la « crise des subprimes » de façon similaire, en laissant glisser sa monnaie avant de s'attaquer aux rigidités de l'État. Ce pays, qui n'appartient plus que pour la forme à l'Union européenne et se rapproche à grandes brasses des États-Unis, a retrouvé un taux de croissance honorable et un taux de chômage modéré. Le plus spectaculaire est le cas de l'Islande. Frappée plus qu'aucun autre pays par les dérives de son secteur bancaire en 2008, elle a retrouvé en trois ans à peine le chemin de la croissance, d'une part en imposant à ses banques de rembourser elles-mêmes le coût de leurs erreurs, d'autre part et surtout en dévaluant fortement sa monnaie.

On voit par là qu'il est inapproprié de comparer les pays malades de la zone euro à ces pays-là. Dès lors qu'ils ne disposent pas de la souveraineté monétaire, les premiers n'ont aucune chance de soulager leurs maux comme les seconds.

2/ « Serrer la ceinture »

L'État peut tenter de diminuer les importations et la consommation intérieure par une réduction autoritaire et drastique des dépenses publiques : salaires des fonctionnaires, aides sociales, commandes publiques, pensions de retraite. Il se résigne dans ce cas à une baisse programmée du Produit Intérieur Brut et à l'appauvrissement de la population.

Cette politique est celle imposée par la « troïka » (BCE-FMI-CE) à Athènes, Lisbonne ou encore Nicosie, sous prétexte de réduction des déficits publics. Elle est qualifiée par ses promoteurs de « dévaluation interne », un barbarisme destiné à éviter le terme maudit de « déflation », qui rappelle les mauvais souvenirs des années 1930, quand, pratiquée avec zèle par le chancelier chrétien-démocrate Brüning, elle a désespéré les Allemands et fortement contribué à l'accession au pouvoir de Hitler.

Non seulement elle appauvrit les pays concernés mais elle aggrave aussi les injustices sociales car les classes dominantes ont toujours moyen d'échapper à la rigueur commune. Et il est pour le moins paradoxal qu’à Chypre, en mars 2013, la « troïka » impose une taxation des dépôts bancaires et une nationalisation des grandes entreprises privées dans le seul but de sauver la monnaie unique, alors que celle-ci était présentée comme la clé de voûte d’une économie fondée sur la libre entreprise et le respect de l’épargne ! Enfin, elle tourne le dos à la tradition démocratique de l’Europe en conduisant des fonctionnaires européens à imposer des mesures de rigueur par-dessus la tête des élus nationaux.

Pour quels résultats ? La « dévaluation interne » est très difficile à mettre en oeuvre pour les raisons susdites. En théorie, par une baisse autoritaire des salaires et des pensions, elle conduit à une baisse de prix des productions locales et donc à une augmentation des exportations, ainsi qu'à une baisse de la consommation et donc à une diminution des importations. Mais elle aboutit aussi à une diminution des échanges intérieurs : les consommateurs potentiels, ayant des revenus moindres, réduisent leurs achats. Faute de recettes suffisantes, les entreprises les plus fragiles mettent la clé sous la porte et le chômage explose. Ultime paradoxe : la baisse d'activité conduit à une perte de recettes fiscales que ne compensent pas les coupes dans les dépenses publiques. Au final, la dette publique augmente ou se stabilise à peine.

En Grèce comme en Espagne et au Portugal, la richesse nationale a ainsi chuté d'un quart environ entre 2008 et 2012, ce qui est proprement énorme et ne se voit d'ordinaire qu'en temps de guerre. D'autre part, ces pays sont redevenus des pays d'émigration et voient fuir leur jeunesse diplômée, obérant leur développement futur. À long terme, les thuriféraires de la monnaie unique n'offrent d'autre perspective aux habitants de ces pays que de stabiliser leurs revenus très en dessous des pays les plus riches de la zone euro.

Ces résultats, à l'opposé des espoirs placés en l'euro, en viennent à disqualifier injustement le projet européen dans son ensemble.

En 2014, le gouvernement de Madrid s'est félicité d'un début de reprise économique ; c'est que, simplement, les salaires en Espagne ont tellement baissé que les entrepreneurs ont pu reprendre des parts de marché dans la zone euro à leurs concurrents français, belges ou autres. Cette forme de « dévaluation compétitive », à l'opposé des buts affichés de l'euro, disqualifie injustement le projet européen dans son ensemble... Il serait dommage que l'œuvre de Jean Monnet et Robert Schuman sombre corps et biens du fait de l'idéologie de la monnaie unique.

3/ Dévaluer la monnaie de façon à gommer le déficit commercial

Revenons sur l'ultime remède au déficit commercial, celui que s'interdisent les États de la zone euro. Il est pratiqué de toute éternité avec succès par les États maîtres de leur monnaie. Il consiste à laisser glisser le taux de change de façon à réajuster la valeur des importations au niveau des exportations.

Quand la France avait des francs et l’Allemagne des marks et que les Allemands vendaient aux Français plus de Mercedes qu’ils ne leur achetaient de Renault, il s’ensuivait (comme aujourd’hui) un déséquilibre de la balance commerciale entre les deux pays. Mais celui-ci s’éteignait de lui-même dès lors que la Banque de France renonçait à soutenir le cours du franc par des achats de devises à l’étranger, autrement dit dévaluait le franc. Les Mercedes devenant plus chères que les Renault, Français et Allemands retournaient vers ces dernières jusqu’à rééquilibrer la balance commerciale.

Ainsi la monnaie nationale protégeait-elle chaque pays contre lui-même : les Français contre leur propension à trop consommer (importer) et pas assez produire (exporter) ; les Allemands contre leur propension à trop épargner et trop… travailler.

Quand il était nécessaire de rééquilibrer la balance commerciale, la dévaluation répartissait l'effort de façon parfaitement équitable et indolore entre tous les citoyens, qu'ils soient rentiers, retraités, entrepreneurs ou salariés. Au demeurant, cet effort était relatif : la dévaluation accroît le prix des importations mais pas des productions nationales. D'autre part, cerise sur le gâteau, elle réduit le prix des exportations et permet de relancer celles-ci, autrement dit de développer l'activité nationale.

Par le biais d'une dévalorisation régulière du franc par rapport au mark, la France a pu, pendant un demi-siècle, se confronter avec succès à l'Allemagne, en dépit d'une organisation industrielle beaucoup moins agressive.

En 1949, le mark valait à peu près un franc. Dans chacune des quatre décennies suivantes, jusqu'en 1989, le mark a gagné environ 30% par rapport au franc jusqu'à valoir 3,35 francs. Pendant toute cette période, malgré ou à cause de cela, la France a rattrapé son retard industriel et social sur sa voisine d'outre-Rhin. Il y a encore une quinzaine d'années, rappelons-le, PSA concourait avec Volkswagen pour la première place dans l'industrie automobile européenne.

À l'abri de sa monnaie, la France s'est ainsi développée en cultivant une manière faite de solidarité, de créativité et aussi d'un certain laisser-aller qui donne du goût à la vie... On voit que, contrairement à la propagande complaisamment relayée par les médias, la dévalorisation régulière du franc par rapport au mark n'a en rien entravé l'économie française ni altéré le bien-être des Français.

La monnaie nationale, amie de la démocratie

Libre à une société humaine de vivre de façon plus indolente ou dispendieuse que ses voisines ; simplement, dans ce cas, elle doit accepter de laisser filer sa monnaie et payer ses importations plus cher. C'est son choix.

Si la France a choisi de dorloter sa fonction publique et ses intermittents du spectacle, d'entretenir une force nucléaire et d'engager son armée chaque fois que nécessaire, d'ouvrir les bras à une immigration venue des régions les plus déshéritées de la planète, de chouchouter ses bébés... c'est son choix, dicté par la démocratie. De son côté, l'Allemagne a fait le choix de privilégier ses ouvriers et techniciens de l'industrie, de se tenir en-dehors des conflits qui agitent la planète, de restreindre l'immigration aux travailleurs qualifiés du continent européen et de tourner le dos aux bébés (et à l'avenir).

Ces choix opposés se soldent par des charges sociétales beaucoup plus lourdes de ce côté-ci du Rhin. Il s'ensuit pour les entreprises françaises un déficit de productivité. Jusqu'en 1999, la monnaie nationale le compensait en se réajustant régulièrement à la baisse par rapport au mark.

Avec la monnaie unique, les Français n'ont plus d'autre alternative que de s'aligner sur les choix sociétaux de leur concurrent principal, l'Allemagne, ou d'accepter le déclin irréversible de leurs industries et de leur niveau de vie.

Cela signifie de façon très claire de cesser d'embaucher de nouveaux fonctionnaires et d'aligner les statuts de la fonction publique sur les contrats de travail de droit privé, de renoncer aux responsabilités militaires et diplomatiques attachées au statut de membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU, de ne plus accueillir « toute la misère du monde » sauf à la mettre au travail avec des salaires et des horaires du niveau de ceux des Roumains d'Outre-Rhin, d'en terminer avec les gâteries, crèches et allocations destinées aux familles et aux bébés, et bien sûr de revenir sur la retraite à 60 ans, la semaine de 35 heures, les cinq semaines de congés payés et les RTT...

Le maintien de la monnaie unique justifie-t-il ces sacrifices ? Même si cela était, il faut voir qu'ils ne pourraient aboutir aux économies escomptées qu'après de longues années durant lesquelles se poursuivrait la désindustrialisation du pays, avec au bout du chemin un appauvrissement sans doute irréversible.

(3) Une solution, la monnaie « commune » et non pas « unique » ?

Sans véritable nécessité économique, dans un objectif purement politique et idéologique, les dirigeants européens ont donc confié en 1999 les économies du continent à une monnaie unique qui fait fi des particularités nationales, en particulier dans le rapport au travail et la gestion des solidarités.

Depuis lors, mésestimant les différences anthropologiques, culturelles et historiques entre les populations européennes, ils tentent d'imposer un modèle social et économique uniforme, inspiré du « modèle » allemand, ou plus exactement prussien, fondé sur l’austérité, l’inégalité et le respect de l’autorité. La réussite de la monnaie unique passe par la généralisation de ce modèle. Mais les peuples résistent et restent fidèles à leurs penchants traditionnels. Les Français pas davantage que les Grecs ne tiennent à se convertir en Prussiens. Faut-il le regretter ?...

Du coup, n’étant plus protégées par la barrière de la monnaie et l’arme de la dévaluation, les économies les moins agressives s’effondrent et menacent d’entraîner tout le continent dans leur ruine.

Refusant de regarder la réalité en face, les dirigeants européens s’obstinent néanmoins à préserver la monnaie unique, fut-ce en violant le suffrage universel (le traité constitutionnel a été appliqué en dépit de son franc rejet par les Français et les Hollandais en 2005) ou la souveraineté des États. Après que la Grèce, Chypre et le Portugal ont été placés sous le protectorat d’une commission occidentale, les élus français (droite et gauche réunies) ont de leur propre chef adopté la « règle d'or budgétaire » qui les prive au profit de Bruxelles de leur principal pouvoir, le contrôle des recettes et des dépenses publiques.

Las, six ans après la « crise des subprimes », le spectre de la déflation menace pour de bon la zone euro et en particulier les pays du Sud. En France, confrontés à la baisse du pouvoir d'achat de leur clientèle, les groupes de la grande distribution se livrent à une guerre des prix impitoyable ! Contraints de serrer tant et plus leurs coûts, leurs fournisseurs se voient acculés à la faillite, nourrissant de la sorte un cercle vicieux : désindustrialisation et sous-activité => chômage et baisse de pouvoir d'achat => baisse de la demande => baisse des prix et des marges des entreprises => désindustrialisation et sous-activité =>...

Pour circonvenir cette menace, le gouverneur de la BCE Mario Draghi a défié en mai 2014 l'orthodoxie libérale en baissant ses taux d'intérêt au maximum avec l'espoir de relancer le crédit, l'investissement et la consommation. Mais cette mesure est venue trop tard car la déflation est déjà à nos portes. Elle se heurte au péché originel de la monnaie unique, celui de réunir des économies contraires (*).

Dans les pays du Sud, le crédit bon marché ne suffit pas à rendre aux patrons le goût d'entreprendre. Du fait de la baisse de la demande, leur outil de production est désormais surdimensionné. Tétanisés par la concurrence allemande, ils ne voient pas quel investissement pourrait corriger leurs handicaps structurels et relancer leurs ventes sur les marchés domestiques et extérieurs. Bien sûr, il en irait autrement d'une dévaluation qui les libérerait pour quelques années de leurs concurrents d'outre-Rhin et leur permettrait de reprendre leur souffle !...

Plus inattendue est la conséquence de la baisse des taux d'intérêt sur l'économie d'outre-Rhin : les épargnants allemands qui avaient beaucoup misé sur les obligations et l'assurance-vie craignent de voir leurs revenus s'effondrer. Ils commencent de reporter leur épargne vers l'immobilier, ce qui occasionne une augmentation des prix des logements et des loyers, au détriment des classes moyennes. Qui plus est, les industriels allemands commencent à pâtir de l'appauvrissement des pays du Sud, avec une baisse des commandes et de l'activité. Ainsi l'Allemagne qui croyait pouvoir tirer profit de la monnaie unique risque-t-elle d'en être à son tour victime, tant il est vrai qu'un système mauvais par nature ne peut générer que des inconvénients !

Une catastrophe majeure se profile. Elle nourrira les réflexions des historiens du futur sur l’inconscience abyssale des Européens de ce début du XXIe siècle. Y aurait-il moyen de l’éviter ?

- Une alternative brutale : la sortie de l'euro

La manière la plus évidente d'échapper au piège de la monnaie unique est d'en sortir, soit que tous les États de la zone euro s'accordent sur le retour à la case départ et rétablissent leur monnaie nationale, soit que les États les plus fragiles (Chypre, Grèce, Portugal...) demandent l'un après l'autre à en sortir isolément.

Les partisans de la monnaie unique, confrontés à son échec, se sont retranchés derrière une ultime ligne de défense : « S'il est vrai que l'euro n'a amené que des déconvenues, en sortir serait bien pire, avec le retour à l'inflation, une dette astronomique, la fermeture des frontières etc etc ! » Ils assènent cet argument ambigu avec la même assurance qu'ils en mettaient à énoncer il y a quinze ans les bienfaits de la monnaie unique.

On peut légitimement mettre en doute leurs prédictions mais on ne peut faire fi d'une conséquence certaine de la fin de l'euro : il s'ensuivrait dans tous les cas un détricotage de la construction européenne, laquelle ne tient plus que par la monnaie.

En effet, depuis que la finance a pris le pas sur l'industrie dans les années 1980, aucun projet mobilisateur n'est venu relayer les grands projets antérieurs (politique agricole commune, Arianespace, Airbus). D'autre part, le Royaume-Uni, principal pays demeuré à l'écart de la zone euro, a depuis plusieurs années pris le large. Il s'est rapproché des États-Unis et n'adhère plus que de façon très formelle à l'Union européenne.

À vrai dire, sauf catastrophe ou révolution, la fin de l'euro est improbable à moyen terme.

Chypre, la Grèce, le Portugal ou encore l'Espagne, qui auraient les meilleures raisons de quitter la zone euro, n'en ont aucune envie pour des motifs essentiellement politiques. Ces pays ont vécu dans la pauvreté, l'asservissement ou la dictature jusqu'à une date récente. Ils ont perçu leur accession à l'Union européenne et à la zone euro comme un brevet de modernité. Ils craignent le retour dans l'ombre et, de toute façon, avec la fuite à l'étranger de leurs jeunes élites, ils ont perdu les ressorts qui leur permettraient d'affronter seuls les défis planétaires à venir. Par ailleurs, leur oligarchie a un intérêt personnel à la conservation de l'euro : sécurité des placements financiers, exportation aisée des capitaux, optimisation fiscale, facilités de déplacement...

Aussi n'est-il pas exclu que la monnaie unique perdure vaille que vaille, fut-ce au prix de la ruine du Vieux Continent et du retour des pays méditerranéens à la pauvreté qui était la leur il y a une centaine d'années (*).

- Une alternative élégante : la monnaie « commune »

Refusant l'appauvrissement auquel nous voue la monnaie unique mais écartant l'idée d'un retour en arrière brutal, nous soumettons à votre réflexion une solution propre à réconcilier les citoyens européens avec l’Union et avec l'euro.

Il s'agit de transformer la monnaie « unique » en une monnaie « commune », en réintroduisant des monnaies nationales (drachme, franc, mark...) adossées à cette monnaie commune. Cette solution a été envisagée par les Britanniques lors du débat sur la monnaie européenne mais trop vite écartée par les Allemands et les Français.

Cette monnaie « commune » tient en deux points :

1- La monnaie commune (continuons de l'appeler euro) se présente, dans cette hypothèse, comme une monnaie complémentaire des monnaies nationales. Elle est réservée aux transactions extra-européennes (importations de marchandises chinoises ou de pétrole moyen-oriental). Étant soutenue par les États les plus riches du continent, elle est sûre d'être respectée par les interlocuteurs financiers du reste de la planète et à l'abri d'éventuelles attaques de spéculateurs.

2- Chaque pays utilise par ailleurs sa monnaie nationale, mais seulement pour les usages domestiques et les échanges avec le reste de la zone monétaire européenne. En cas de déséquilibre des échanges intra-européens, cette monnaie peut être réévaluée par rapport aux autres monnaies du « panier » commun.

- Une Europe à l'abri de la spéculation et des déséquilibres commerciaux

La monnaie commune est un dispositif intermédiaire entre le Système monétaire européen (SME) mis en place en 1979 et la monnaie unique qui lui a succédé.

Le SME avait introduit une monnaie de compte commune, l'ECU, conçue comme un « panier » des monnaies nationales. Mais il avait souffert de ce que les monnaies nationales qui le constituaient ne pouvaient fluctuer entre elles que dans de strictes limites et qu'elles pouvaient donner lieu à des transactions sur toutes les places financières de la planète.

Un spéculateur américain pouvait ainsi se débarrasser d'une monnaie réputée faible par des ventes à terme : par exemple, il cédait des lires italiennes contre des dollars mais demandait à ne procéder à l'échange que dans un mois ; sa démarche affolait les marchés et précipitait la chute de la lire de sorte que le moment venu, il réalisait un bénéfice substantiel sur ses dollars.  

- La monnaie commune a un premier avantage sur le SME : 

Elle réserve en effet les monnaies nationales aux échanges à l'intérieur de la zone monétaire européenne. Indisponibles sur les places financières internationales, à Londres, Tokyo ou New York, ces monnaies se trouvent de ce fait à l'abri d'éventuelles attaques spéculatives.

- L'avantage décisif de la monnaie commune par rapport à la monnaie unique est d'autoriser les réajustements monétaires entre États européens, en cas de déséquilibre flagrant des échanges :

Supposons que la balance commerciale d'un pays vienne à se dégrader brutalement comme c'est le cas aujourd'hui en France ou en Grèce : le pays va demander un réajustement de son taux de change par rapport à la monnaie commune. De la sorte, il va pouvoir relancer en douceur ses exportations et réduire ses importations.

Appliquée à la Grèce, cette solution lui eut permis de rétablir à bon compte sa compétitivité touristique et agricole par rapport à ses concurrents extra-européens (Turquie, Tunisie...). Appliquée à la France, elle eut évité à son industrie automobile que de simples erreurs de management s'avèrent mortelles face au rouleau-compresseur allemand.

Notons que la monnaie commune, en garantissant l'équilibre des échanges, supprime la tentation protectionniste avec des campagnes à la Montebourg du type « Achetez français ». Pareilles campagnes n'ont plus lieu d'être.

- Une monnaie commune à usage international et des monnaies à usage européen

La monnaie commune induit un système monétaire à deux étages, avec une « lubrification » qui prévient de façon naturelle les à-coups :

1- la Banque Centrale Européenne gère les émissions en euros et les conversions entre euros et devises étrangères (dollars, yens, roupies, livres...).

2- les Banques nationales gèrent les émissions dans leur monnaie et les conversions dans une autre devise européenne ou en euros.

Par exemple, un Français ayant vendu des parfums aux États-Unis convertit ses dollars en francs auprès de la Banque de France. Celle-ci, à son tour, remet les dollars à la Banque Centrale Européenne  et obtient en contrepartie des francs.

La BCE échange ses devises étrangères (dollars, yens...) contre les euros disponibles sur les marchés internationaux. Le taux de change entre l'euro et les devises étrangères s'établit normalement sur la base des quantités disponibles : en simplifiant, disons que si les banques américaines proposent dix milliards d'euros à la BCE et celle-ci quinze milliards de dollars aux banques américaines, on aura un taux de change d'un dollar et demi pour un euro.

Maintenant, si un Allemand vend des voitures en France, il reçoit des francs qu'il cède à la Banque d'Allemagne contre des marks. À son tour, la Banque d'Allemagne convertit ses francs en marks auprès de la BCE.

Enfin, si un importateur français veut acheter des télévisions au Japon, il donne à la Banque de France les francs dont il dispose et celle-ci les convertit en euros auprès de la BCE.

3- la BCE sert de chambre de compensation entre les différentes monnaies européennes - c'est sa deuxième fonction -.

Si, sur la base des taux en vigueur, la BCE a reçu de la Banque de France moins de monnaies européennes ou étrangères qu'elle n'a reçu des francs de l'ensemble des autres banques, c'est le signe d'un solde commercial négatif de la France. Dans ces conditions, soit la Banque de France demande un crédit en considérant que ce déficit est accidentel et pourra être facilement résorbé, soit on réajuste à la baisse la part du franc dans le « panier » européen ; c'est une dévaluation. 

Des monnaies qui « flottent », c'est naturel

La classe politique européenne a instillé la peur des « manipulations monétaires » pour justifier la monnaie unique... et les fructueux placements financiers qu'ils en attendent. Rien n'est plus absurde que cette peur.

Lorsqu'il s'agit de rééquilibrer le solde commercial d'un pays, la dévaluation est un remède « naturel » beaucoup moins douloureux que l'austérité imposée (baisse des salaires) et autrement plus efficace.

Elle ne change rien aux échanges intérieurs, qui concernent la grande majorité de l’activité. Elle a pour seul effet visible d’augmenter le prix des achats à l’étranger, au demeurant dans une proportion réduite. Ainsi, le prix du carburant automobile, produit sensible entre tous, est à plus de 60% constitué par les taxes intérieures, le coût du raffinage et de la distribution ; l'effet d'une dévaluation est dans ce cas minime et peut être très facilement compensé par une légère diminution des taxes intérieures.

Notons enfin que, si les ajustements monétaires sont aujourd'hui interdits entre « partenaires » européens du fait de la monnaie unique, ils perdurent bel et bien entre la zone euro et le reste du monde. L'euro « flotte » en permanence par rapport au dollar ou au yen. Il se dévalue ou se réévalue sans que personne s'en émeuve ou tente de s'y opposer. Ce régime des « changes flottants » agit comme une force de rappel dans le sens d'un rééquilibrage des échanges commerciaux de la zone euro avec le reste du monde. Et c'est heureux.

- Une Europe « unie dans la diversité »

Pour les citoyens ordinaires, la monnaie commune a l'inconvénient, notons-le, de réintroduire le change des pièces et des billets entre les pays européens pour les petits achats hors de chez soi ; cet inconvénient mineur doit être rapporté à l'inconvénient majeur de la monnaie unique : ruine des États méditerranéens, désindustrialisation et chômage de masse... Refuse-t-on un médicament sous prétexte qu'il a mauvais goût ?

Il n'est pas trop tard pour mettre en œuvre la monnaie commune. Cette solution inédite reflète à merveille dans le domaine monétaire la belle devise de l'Union européenne : « Unie dans la diversité »... Elle offre l'avantage d'une monnaie forte sur la scène planétaire, avec des taux d'intérêt avantageux, tout en respectant les différences entre les sociétés de notre cher Vieux Continent.

Mais qui saura se détacher des idées convenues, porter les yeux sur elle et arrêter la course à l'abîme ?

Les pays du Sud - et l'Irlande -, on l'a vu, n'ont ni la volonté ni la stature qui leur permettraient d'imposer une réforme de l'Europe et de sa monnaie. Seule la France, forte de son potentiel économique, de sa relative jeunesse, de son Histoire et de sa culture démocratique et révolutionnaire, en est encore capable.

Osons le mot : c'est d'une révolution, voire d'une dictature de salut public, que sortira notre salut et celui de l'Europe. Mais le temps presse. Dans quelques années, les chances de rebond de notre pays auront été réduites à néant par la ruine de son industrie et l'exil de ses jeunes diplômés. Faute d'avoir agi quand il était encore temps, nous devrons alors nous résigner à devenir les DOM-TOM d'une Europe centrée sur l'Allemagne, autrement dit un territoire sous perfusion, soumis au bon vouloir de la métropole. 

Joseph Savès
Monnaie commune, mode d'emploi

Le passage de la monnaie unique à la monnaie commune serait bien plus simple et moins coûteux que les bricolages financiers par lesquels, depuis cinq ou six ans, on tente de sauver la monnaie unique :

1- Dans un premier temps, les responsables européens proclament haut et fort leur volonté de défendre coûte que coûte la monnaie unique... afin d'endormir la méfiance des marchés.

2- Ensuite, à la faveur d'un long week-end ensoleillé durant lequel tout le monde (ou presque) est parti en villégiature, ils suspendent les transactions en euros.

3- Ils décrètent la conversion par les banques des montants en euros qu'elles détiennent dans la nouvelle monnaie nationale au taux de 1 pour 1 (1 drachme = 1 franc = 1 mark = ... = 1 euro). Rien de plus simple : il s'agit d'un jeu d'écriture informatique quasi-instantané.

4- Les agences bancaires apposent sur les billets de banque qui passent en leur possession un tampon à l'effigie de la nouvelle monnaie nationale : il ne s'agit que d'un détail car la monnaie fiduciaire (billets de banque et pièces de monnaie) représente moins de 5% de la masse monétaire totale, très loin derrière la monnaie scripturale (comptes en banque).

5- Important : les dettes en euros sont elles-mêmes converties dans la nouvelle monnaie nationale du débiteur. C'est, en drachmes par exemple, que la Grèce est invitée à rembourser ses précédents emprunts en euros.

L'argument est d'une logique juridique imparable :

Quand ils ont prêté à la Grèce, les créanciers ont-ils obtenu l'assurance formelle que l'Europe garantirait le remboursement de leurs prêts ? En aucune façon. Dès lors que l'Union européenne et la BCE ont refusé par avance d'endosser les risques liés à la dette grecque, on est en droit de considérer celle-ci comme strictement liée à la Grèce, à son économie et à sa monnaie, qu'elle s'appelle euro ou drachme. Si la monnaie grecque est dévaluée, c'est tant pis pour les créanciers étrangers qui, en bons capitalistes, doivent assumer les risques de leurs placements et payer leurs erreurs de jugement.

Le rattachement de la dette à la monnaie nationale n'est pas seulement une mesure de bon sens. C'est aussi une mesure salutaire car elle intéresse les créanciers au redressement du pays. Ils ont tout intérêt en effet à ce que la monnaie soit dévaluée a minima et se redresse au plus vite (ce serait tout le contraire si leurs prêts restaient rattachés à l'euro).

6- Il ne reste plus à la Banque Centrale Européenne qu'à réévaluer le taux des nouvelles monnaies nationales par rapport à l'euro commun, avec, par exemple une dévaluation de 40% de la drachme, une dévaluation de 15% du franc et une réévaluation de 15% du mark. De quoi redresser immédiatement l'activité touristique et agricole de la Grèce ou la production industrielle de la France.

Les Allemands et les petits et gros épargnants de la planète n'auront pas à en souffrir dans leur vie quotidienne ; ils seront simplement conduits à moins épargner et accepter de moindres rendements sur leurs placements. Y sont-ils prêts ? Oserons-nous les y contraindre ? C'est toute la question.

Publié ou mis à jour le : 2014-09-17 10:11:54

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