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610 à 1492

De l'antijudaïsme à l'antisémitisme


On appelle antijudaïsme les manifestations d'hostilité à l'égard des juifs, c'est-à-dire des pratiquants du judaïsme. Il est antérieur au christianisme comme l'attestent des écrits chez les auteurs «païens» de l'Antiquité, adeptes des religions traditionnelles de Rome et de la Grèce.

Le mot antisémitisme a, quant à lui, été inventé tardivement par un journaliste allemand, Wilhelm Marr, pour désigner la haine des Juifs (avec une majuscule), considérés par les antisémites comme un groupe ethnique ou racial.

Invention de l'antisémitisme

Wilhelm Marr publie en mars 1879 un pamphlet intitulé : La victoire du judaïsme sur la germanité considérée d'un point de vue non confessionnel. Dans la foulée, il participe le 26 septembre 1879 à une réunion en vue de la création d'une «Ligue des antisémites» (Antisemiten-Liga).

Dès le 2 septembre 1879, le journal juif Allgemeine Zeitung des Judenthums révèle le projet de Wilhelm Marr de créer aussi un hebdomadaire antisémite («antisemitische Wochenblatt»). C'est ainsi qu'apparaît pour la première fois ce mot appelé à une sinistre diffusion.

De la science à l'idéologie

Bien avant Wilhelm Marr, les linguistes européens ont identifié une origine commune aux langues hébraïque, arabe, araméenne, assyrienne et guèze (éthiopien ancien). En souvenir de la Bible, ils ont rangé toutes ces langues sous l'épithète sémitique.

Le mot tire son origine de Sem, fils de Noé et ancêtre d'Abraham. Selon la Bible, Abraham engendra Ismaël avec sa servante Agar et Isaac avec son épouse Sara. Du premier descendraient les Arabes et du second les Hébreux !

En employant le mot antisémitisme pour désigner la haine des juifs et d'eux seuls, Wilhelm Marr et ses émules commettent une double erreur : 1) ils assimilent une catégorie linguistique (les langues sémitiques) à une catégorie raciale, 2) ils réduisent les usagers des langues sémitiques aux juifs en oubliant les Phéniciens, les Arabes... Du fait de cette étymologie déficiente, le mot antisémitisme suscite une question récurrente : un arabophone qui hait les juifs peut-il être qualifié d'antisémite ? Le mot antijuif serait mieux adapté... mais la tradition historique s'oppose à son emploi.

Premières dissensions

Le christianisme n'a pas inventé l'antijudaïsme mais il l'a renouvelé.

L'opposition entre chrétiens et juifs remonte au premier siècle de notre ère. À cette époque, dans l'empire romain, le christianisme est volontiers assimilé à une secte juive. Les communautés chrétiennes tout juste naissantes sont confondues avec les communautés juives du pourtour de la Méditerranée (la diaspora). Aussi les chrétiens, soucieux de se démarquer de leurs aînés en religion, tendent-ils par réaction à souligner leurs différences d'avec les juifs.

Devenue dominante au IVe siècle, grâce à la faveur de l'empereur Constantin le Grand, l'Église commence à se méfier de l'influence que pourrait exercer le judaïsme sur les chrétiens. Les successeurs de Constantin répriment le prosélytisme juif et interdisent la construction de synagogues dans le centre des villes. Au VIe siècle, tandis que les chefs barbares anéantissent ce qui reste des institutions romaines en Occident, les juifs perdent les avantages dont ils bénéficiaient au temps de Rome (comme la dispense de célébrer le culte de l'empereur). «Peu à peu, les privilèges juifs sont abolis, des prohibitions apparaissent. La religio licita devient statut d'exception» (Josy Eisenberg, Une histoire des juifs).

La «Treizième Tribu»

En Orient, le prestige qui s'attache au judaïsme est assez grand pour susciter la conversion d'un roi khazar, Bulan, autour de 861.

Les Khazars, d'origine turque et apparentés aux Huns, formaient un empire nomade dans la région de l'actuelle cité d'Astrakhan, entre le Don et la Volga. Beaucoup se convertissent au judaïsme à la suite de Bulan. Un siècle plus tard, leur État s'effondre sous les coups portés par les Slaves. Ils se dispersent dans les populations environnantes (Polonais, Ukrainiens, Russes, Lituaniens).

Une grande partie des juifs occidentaux actuels, les ashkénazes, descendraient de cette «Treizième Tribu» (c'est le titre d'un essai intéressant d'Arthur Koestler sur cette péripétie méconnue du judaïsme).

L'antijudaïsme chrétien au Moyen Âge

Au Moyen Âge, l'Église qualifie les juifs de «peuple déicide» et leur reproche d'avoir mis Jésus en croix mais elle ne manifeste aucun désir de les éliminer. Bien au contraire, elle a le souci de les préserver comme un témoignage vivant de l'injustice faite au Christ. Les juifs sont ainsi les seuls non-chrétiens tolérés en Occident !

Saint Bernard de Clairvaux exprime ce point de vue au XIIe siècle : «Les Juifs ne doivent point être persécutés, ni mis à mort, ni même bannis. Interrogez ceux qui connaissent la divine Écriture. Qu'y lit-on de prophétisé dans le Psaume, au sujet des Juifs. Dieu, dit l'Église, m'a donné une leçon au sujet de mes ennemis : ne les tuez pas, de crainte que mes peuples ne m'oublient. Ils sont pour nous des traits vivants qui nous représentent la passion du Seigneur. C'est pour cela qu'ils ont été dispersés dans tous les pays, afin qu'en subissant le juste châtiment d'un si grand forfait, ils servent de témoignage à notre rédemption» (*). On observe un point de vue similaire chez Abélard, théologien rival de Saint Bernard.

Notons qu'en Espagne, en 1150, en pleine Reconquête chrétienne, le roi Alfonso VII de Castille se proclame roi des trois religions (christianisme, islam et judaïsme). À la même époque, dans l'ensemble de l'Europe, les seigneurs octroient des privilèges aux juifs afin de les attirer dans leurs villes «pour l'honneur et la prospérité de leurs États» (selon une charte de l'évêque de Spire).

Beaucoup de juifs se font banquiers en tirant parti de ce que l'Église déconseille aux chrétiens le commerce de l'argent et le prêt avec intérêt, pour cause d'immoralité. Les réseaux communautaires en terre chrétienne comme en terre d'islam leur sont d'une grande aide dans ce métier. Mais la fonction de prêteur leur vaut un surcroît de haine de la part des débiteurs chrétiens.

La rupture judéo-chrétienne est concomitante des croisades. En Rhénanie et en Europe centrale, à partir de 1096, on évalue à 5.000 le nombre de juifs massacrés par les foules désireuses de faire place nette avant leur départ pour la Terre sainte. Toutefois, à l'occasion de ces drames (on n'emploie pas encore le mot pogrom), les seigneurs et les évêques font en général de leur mieux pour protéger leurs sujets israélites, ne serait-ce que parce qu'ils leur fournissent taxes et impôts en abondance....!

Meurtres rituels

Au XIIe siècle, face à la menace de conversions forcées, des chefs de famille juifs préfèrent tuer leur famille et se suicider. Ces actes de désespoir révulsent les chrétiens qui en ont connaissance. Ils sont peut-être à l'origine d'une rumeur selon laquelle les juifs égorgeraient des enfants chrétiens et utiliseraient leur sang pour la fabrication du pain azyme.

La première accusation de meurtre rituel est attestée à Norwich, en Angleterre, en 1146, soit un demi-siècle après la première croisade et les pogroms de Rhénanie. Aussi absurde qu'elle soit, cette rumeur va cheminer à travers les siècles jusqu'à nos jours. Ainsi la retrouve-t-on dans le Protocole des Sages de Sion, un faux antisémite diffusé par la police du tsar avant la Grande Guerre de 14-18 et dont se repaît encore aujourd'hui la presse antisémite du monde musulman.

Des relations de plus en plus difficiles

La situation des juifs européens se dégrade dans les derniers siècles du Moyen Âge, au XIIIe siècle, quand se développent les villes, et surtout au XIVe siècle, après les drames de la Grande Peste (1347).

Les juifs se voient progressivement interdire le métier des armes et celui de la terre, ce qui les cantonne dans les occupations artisanales et commerciales. Les monarques en mal d'argent abusent de leur précarité pour s'enrichir à bon compte. C'est ainsi qu'en 1181, le roi de France Philippe Auguste fait arrêter les juifs de Paris et les libère en échange de 15.000 marcs or. L'année suivante, il les fait expulser et saisit leurs biens. Enfin, en 1198, il leur permet de revenir à Paris en échange d'une nouvelle somme d'argent.

En 1242, un juif converti, Nicolas Donin, assure au pape que le Talmud, livre sacré des juifs, contient des injures contre le Christ. Une controverse a lieu à Paris entre rabbins et prêtres, à la suite de quoi le roi Louis IX (futur Saint Louis) décide de faire brûler tous les manuscrits hébreux de Paris en place publique. Le total représente 24 charrettes.

Dans le même temps, en 1269, le petit-fils de Philippe Auguste impose aux juifs de porter sur la poitrine une «rouelle», c'est-à-dire un rond d'étoffe rouge, pour les distinguer du reste de la population et prévenir les unions mixtes. Saint Louis applique ce faisant une recommandation du concile de Latran (1215) de marquer les juifs à l'image de ce qui se pratiquait déjà dans le monde musulman, tout en interdisant qu'il leur soit fait du mal.

En 1254, le roi bannit les juifs de France mais comme souvent au Moyen Âge, la mesure est rapportée quelques années plus tard en échange d'un versement d'argent au trésor royal. Les juifs sont réexpulsés de France par Philippe IV le Bel le 22 juillet 1306, rappelés par son fils Louis X le Hutin puis à nouveau expulsés en 1394.

En Allemagne, suite à une recommandation du concile de Vienne (1267), les juifs sont désignés par un chapeau plat surmonté d'une tige avec une boule, le «Judenhut».

En Angleterre, suite à une campagne de calomnies, 18 juifs de la ville de Lincoln sont pendus puis, le 12 juillet 1290, poussé par l'opinion publique, le roi Édouard Ier donne trois mois aux juifs de son royaume pour partir. 16.000 personnes traversent la Manche et il s'écoulera quatre siècles avant que les juifs ne reviennent en Angleterre.

En Espagne, les juifs commencent en 1391 à être victimes de violences meurtrières. Ceux de Castille et d'Aragon, au nombre d'environ 200.000, sont définitivement bannis en 1492, quelques semaines après que les Rois Catholiques eurent chassé le dernier roi musulman  de la péninsule. «Au fond, on ne craint pas le Juif mais la fragilité de la conviction chrétienne» (*).

Les communautés juives d'Europe sont peu à peu enfermées dans des ghettos d'où les habitants ne peuvent sortir la nuit. Le mot ghetto vient d'un quartier de Venise ainsi nommé parce qu'on y jetait  les déchets des fonderies voisines et où, pour la première fois furent confinés les juifs, en 1516.

Dans le monde musulman, de l'autre côté de la Méditerranée, les juifs sont de la même façon enfermés dans des quartiers réservés appelés mellahs.

Beaucoup de rescapés des massacres et des expulsions d'Espagne, de France ou d'Angleterre s'enfuient en Pologne où le roi Casimir III Jagellon leur accorde en 1334 le Privilegium, ce qui va contribuer à l'extraordinaire rayonnement intellectuel et artistique du pays aux XIVe et XVe siècles. D'autres juifs se réfugient dans... les États du pape : dans le Comtat Venaissin, à Carpentras ou Avignon , ainsi qu'à Rome, où ils sont assurés de vivre en sécurité.

Ces relations ambivalentes entre juifs et chrétiens, faites d'intolérance religieuse et de jalousie sociale, forment l'essence de l'antijudaïsme médiéval. Elles vont muter à la fin du Moyen Âge vers une haine d'essence raciale, à la base de l'antisémitisme moderne...

Alban Dignat
De la rouelle à l'étoile

Au XXe siècle, les nazis réactivent la tradition médiévale en imposant aux Juifs le port de l'étoile jaune, mais avec des intentions autrement plus lourdes de conséquences : il s'agit pour eux de stigmatiser les Juifs avant de les exterminer, tout en leur interdisant d'échapper à leur sort par la conversion.

 

Publié ou mis à jour le : 2014-01-04 19:02:19