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A quand remonte le premier parti français ? Réponse
Français et Britanniques rassemblent soixante mille hommes et six porte-avions pour répliquer au coup de force de Nasser. Ce sera la dernière expédition de leur histoire.
Personne n'a rien vu venir. Le jeudi 26 juillet 1956, le colonel Nasser nationalise le canal de Suez et tous les biens appartenant à la compagnie du canal, propriété franco-britannique.
A Paris, le président du conseil, Guy Mollet, socialiste, est en train de faire voter par l'Assemblée un collectif budgétaire pour les opérations militaires en Algérie. A Londres, le premier ministre, sir Anthony Eden, conservateur, vient d'achever le rapatriement des quatre-vingt mille hommes qu'il entretenait encore en Egypte. A Washington, le général Eisenhower, républicain, prépare la convention de son parti qui va le désigner pour son second mandat aux élections du 6 novembre. A Moscou, Nikita Krouchtchev, premier secrétaire du PC soviétique, cherche à inaugurer une nouvelle ère de «coexistence pacifique»avec les États-Unis.
Au Caire, Nasser, le leader des officiers libres qui ont renversé le roi Farouk, exerce seul le pouvoir. Il lui fallait un chantier pharaonique pour illustrer sa gloire : le barrage d'Assouan pour réguler les eaux du Nil. Mais à quel prix : 1,2 milliard de dollars du moment ! Qui peut les lui financer ? Il fait monter les enchères entre les Soviétiques, auxquels il achète des armes, et les Américains. N'obtenant pas de contrepartie politique, ceux-ci sont les premiers à renoncer à ce financement, le 19 juillet, suivis par les Anglais.
L'année précédente, Nasser a déjà montré ce qu'il était capable de faire en fermant le détroit de Tiran, déclenchant un blocus naval et aérien contre Israël. A Tel Aviv pourtant, le fondateur de l'Etat hébreu, Ben Gourion, soixante-dix ans, ne réagit pas à la nationalisation. Il ne s'estime pas assez fort pour prendre parti, bien que les escarmouches se multiplient sur sa frontière avec l'Égypte. Il lui faut des avions et des chars. Il en a commandé au Canada et en France. Il a envoyé Moshé Dayan et Shimon Pérès à Paris. Mais les livraisons tardent.
Le coup d'éclat de Nasser va accélérer les contacts et les livraisons. Outre la menace que sa politique fait peser sur la route des pétroliers, la volonté de Nasser d'armer la guérilla algérienne et d'ouvrir les «mers chaudes» aux Soviétiques justifie toutes les inquiétudes des Français et des Britanniques.
Le 30 juillet, sir Anthony Eden aux Communes et Guy Mollet à la Chambre proclament qu'ils ne se laisseront pas intimider. «Le gouvernement français est décidé à une riposte énergique et sévère.» Mais les deux gouvernements font leurs comptes. Pour rassembler les forces nécessaires à cette riposte, il leur faut au moins six semaines. D'autant qu'entre leurs armées, rien n'est compatible, ni les armes, ni les munitions, ni même les carburants. Il faut tout reconstituer alors que onze années plus tôt les mêmes armées faisaient ensemble la guerre en Europe.
Nasser a reçu des Soviétiques cent cinquante avions à réaction ainsi que des centaines de blindés et de canons : on ne «saute» pas sur Le Caire comme ça. Français, Britanniques et Américains cherchent donc une issue de compromis :
Internationalisons le Canal, proposent-ils. Pas question, leur répond Nasser. Alors ? Nous désapprouverions tout usage de la force, fait savoir Eisenhower qui se veut désormais le «champion de la paix». A Paris, le ministre des Affaires étrangères, Christian Pineau, lâche : «Le devoir de la France est de stopper tout de suite Nasser.»
Les militaires se sont mis au travail pour planifier les opérations. Capitaine en 1940, soldat de De Lattre en Europe et en Indochine, le général Beaufre va et vient entre Paris et Londres où son homologue, sir Charles Keightley, est aussi un chef militaire de talent, secondé par le général Stockwell, haut en couleurs. Des terriens auxquels se joint l'amiral Barjot, l'opération en préparation étant d'abord une grande affaire navale et logistique.
Aussi secrets sur leurs intentions, quelques Israéliens profitent de l'été pour venir en vacances à Paris : on y voit Menahem Begin, l'ancien chef de l'Irgoun, tandis que Pérès et Dayan rencontrent un ami, le ministre de la Défense : Maurice Bourgès-Maunoury, polytechnicien, radical musclé, mal vu de Mendès France, chasseur passionné, douze fois ministre depuis 1946. Il est convaincu de la nécessité de se débarrasser de Nasser si l'on veut préserver la paix au Proche Orient. Il fait livrer les chasseurs Mystère IV et les chars AMX qu'Israël attendait. On forme d'urgence leurs pilotes. Et si leur nombre ne suffit pas, des aviateurs français effectueront clandestinement des missions de couverture aérienne. Il y a urgence : Nasser constitue un front commun avec les pays arabes voisins d'Israël pour pouvoir frapper l'Etat hébreu par surprise. Quarante millions d'Arabes contre un pays moins peuplé que Paris.
Officiellement, le dossier est passé entre les mains du Conseil de sécurité des Nations unies où les motions se succèdent. Les météorologistes ont précisé aux états-majors que le temps serait beau sur la Méditerranée durant la dernière semaine d'octobre et le début de novembre. Le 17 octobre, la marine nationale arraisonne un cargo chargé d'armes égyptiennes destinées au FLN algérien. Une preuve de plus ! Le 22, le DC-3 qui transporte Ben Bella et son état-major vers Tunis est pris en chasse par l'armée de l'air qui l'oblige à se poser à Alger où les cinq dirigeants de la rébellion sont capturés.
Ce même 22 octobre, Ben Gourion atterrit en secret à l'aérodrome de Villacoublay, avant d'être conduit dans une villa de Sèvres où il confère pendant deux jours avec le ministre français des Affaires étrangères, Christian Pineau, et son homologue britannique, Selwyn Lloyd. Maintenant qu'il dispose des forces indispensables, leur dit-il, il va lancer une opération éclair en direction du Canal à travers le Sinaï pour casser préventivement l'armée égyptienne. Il ne leur demande que la protection des villes d'Israël.
Pour les Français et les Britanniques, c'est l'occasion rêvée. Ils profiteront de l'attaque des Israéliens pour leur adresser en même temps qu'aux Égyptiens un ultimatum leur enjoignant de s'écarter du Canal. Nasser refusant, ils entreront en action.
«Nous n'épargnons rien pour maintenir la paix, mais la paix à tout prix, la paix de Munich, serait la négation des principes sur lesquels est fondée l'Onu», dit Guy Mollet à la Chambre. Il demande un vote. Large majorité ; ne votent contre lui que les communistes et les progressistes, à gauche, et à droite, les poujadistes menés par un jeune porte-parole, Jean-Marie Le Pen. Alors, tout s'accélère.
Pendant que les Hongrois se soulèvent contre les Soviétiques et que Eisenhower termine sa campagne présidentielle, notre 10ème division parachutiste quitte Alger, le 27 octobre, pour rejoindre Chypre, sa base opérationnelle. Deux de nos porte-avions, escortés par vingt bâtiments filent vers la Méditerranée orientale ; de leur côté, les unités britanniques se rassemblent à Malte. Au total, les alliés comptent soixante mille hommes, trois cents avions de combat, six porte-avions !
Le lundi 29 octobre, les blindés israéliens conduits par le général Moshé Dayan et un lieutenant colonel de vingt huit ans, Ariel Sharon, foncent à travers le Sinaï. Le lendemain mardi, Guy Mollet réunit un conseil des ministres sous la présidence de René Coty à l'Élysée : «Messieurs, dit-il aux ministres, je vais partir pour Londres. Etes-vous d'accord pour intervenir si la Grande-Bretagne décide une action militaire ?» Bourgès, Chaban, Mitterrand, Defferre et les autres lui donnent carte blanche. A 16 heures 15, l'ambassadeur d'Égypte à Londres reçoit l'ultimatum franco-britannique, et dix minutes plus tard le chargé d'affaires israélien. Guy Mollet rentre à Paris. Comme prévu, Nasser rejette l'ultimatum.
«Alors, téléphone Mollet à Eden, c'est bien pour aujourd'hui ?» « Oui», lui répond l'Anglais. Mais les instructions ne viennent pas. Américains et Soviétiques ont convoqué le Conseil de sécurité pour condamner l'intervention franco-britannique. Paris et Londres opposent à deux reprises leur veto avant que, finalement, le 4 novembre, le corps expéditionnaire reçoive l'ordre de lâcher les paras français sur Port Fouad, les anglais sur Port Saïd, précédés par de puissantes vagues de bombardement. Déjà brisée par l'assaut israélien, l'armée égyptienne se disperse. Mais le 7 à 2 heures du matin, cessez le feu ! Tout juste réélu, Eisenhower a mis tout son poids dans la balance pour faire plier les deux alliés, se disant prêt à couper les crédits à la Grande-Bretagne et le pétrole à la France, cependant que Khrouchtchev, qui écrase l'insurrection populaire hongroise, menace d'employer ses fusées.
Français et Britanniques doivent se retirer. La guerre aura duré quarante heures. Elle a coûté 12 tués et 43 blessés aux Français, 19 tués et une centaine de blessés aux Anglais. Mais c'est une humiliation. Les deux puissances européennes qui ont survécu à la Seconde guerre mondiale ne s'en relèveront pas. Les Français décideront de fabriquer leur bombe atomique, les Anglais de rejoindre l'alliance américaine et les Israéliens de préparer, seuls, leur guerre des Six jours. -
[Article publié dans l'hebdomadaire
(4 août 2006)]
29 juin 1956








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